NOËL – LE CRIME DE NOËL
Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3626
de l’hebdomadaire NOUS DEUX (27 Décembre 2017)

Quand Philippe eut refait pour la troisième fois les comptes de sa librairie, il fut bien obligé de se rendre à l'évidence. Ce mois-ci, il ne pourrait encore pas régler toutes les factures de son commerce. Pourtant, il tenait sa librairie ouverte onze heures par jour, pour que ses clients puissent facilement y venir, quels que soient leurs horaires. Et il organisait chaque mois une séance de dédicaces autour d'un romancier célèbre.
Il investissait toute son énergie dans cette librairie mais, malgré tous ses efforts, les clients se faisaient de plus en plus rares. Et ils achetaient moins de livres, même à l'approche des fêtes de Noël, parce que désormais ils préféraient offrir à leurs proches des cadeaux plus modernes.
-Un jour ou l'autre, je devrai fermer cette boutique, se répéta-t-il, sans pour autant s'y résigner.
Il avait acheté la librairie sept ans plus tôt, avec beaucoup d'enthousiasme. Lui qui avait toujours adoré la littérature, il s’était senti prêt à faire partager sa passion à tous les gens de Saint-Sauveur, et il pensait que sa boutique accueillerait régulièrement de nouveaux clients, attirés par le bouche-à-oreille. Or, il recevait toujours les mêmes habitués, qui venaient bavarder avec lui mais repartaient souvent de sa boutique sans avoir rien acheté.
Comme toujours lorsqu'il faisait ses comptes, il compara douloureusement sa situation à celle de son oncle Henri, le seul homme de la famille à avoir fait fortune, sans le moindre effort !
Henri était le frère le plus jeune de son père. Tout jeune déjà, il avait causé le désespoir de ses parents en négligeant ses études et en ne pensant qu'à chahuter. A sept ans, il tirait toutes les sonnettes sur le chemin de l'école pour déranger les voisins. A dix ans il avait crevé un œil à un autre écolier au cours d'une bagarre. Et à dix-huit ans, après avoir raté son bac pour la deuxième fois, il avait été mis à la porte par son père.
Sa famille n'avait plus entendu parler de lui, jusqu'à ce qu'un reportage lui soit consacré à la télévision. Parce que le directeur d'une célèbre galerie de peintures, séduit par ses barbouillages, lui avait consacré une exposition. Un célèbre cuisinier lyonnais lui avait aussitôt demandé de venir peindre des fresques sur les murs de son restaurant... En quelques semaines, l'oncle Henri avait conquis la célébrité et la fortune. Aujourd'hui âgé de 63 ans, il exposait ses toiles dans le monde entier. Il demeurait à Paris mais, parmi plusieurs résidences secondaires, il avait racheté le château de Saint-Sauveur, pour pouvoir revenir régulièrement dans sa ville natale, histoire d'y passer une semaine en été et d'y inviter ses trois neveux à l'occasion des fêtes de Noël.
Bien sûr, avec sa fortune, l'oncle Henri aurait pu facilement rembourser les dettes de Philippe. Mais il n'avait jamais aidé ni ses frères ni ses neveux. A croire qu’il n'avait pas pardonné à sa famille de l'avoir traité en vaurien lorsqu'il était gamin.
-Oui, soupira Philippe, mais à cette époque, il ne méritait pas mieux. Et puis, je ne suis pas responsable de l'attitude de mes grands-parents, même s'ils ont eu tort de le chasser quand il a raté son baccalauréat ! Aussi, puisqu'il m'a invité à venir passer la Noël au château de Saint-Sauveur, la semaine prochaine, je solliciterai son aide ! Et s’il refuse...
Il ne finit pas sa phrase, car il avait honte de ce qu'il venait d'envisager pour sauver sa librairie…
Très fugitivement, il avait prévu d’assassiner son oncle si celui-ci refusait de l'aider !
Bien sûr, il s’efforcerait de donner à ce crime les apparences d’un accident. Mais, même si la police découvrait que le célèbre peintre avait été assassiné, ses soupçons s'éparpilleraient entre les trois neveux de l'oncle Henri. Puisqu'ils avaient tous besoin de son argent.
A ce stade de ses réflexions, Philippe soupira, honteux de s'apprêter à devenir un assassin. Car il prévoyait déjà que l'oncle lui refuserait son soutien. Et qu'il ne lui resterait pas d'autre solution que le tuer...
Il élabora même le moyen de commettre un crime parfait. A chaque Noël, l'oncle Henri descendait chercher dans la cave du château des vins prestigieux. Or, l'escalier de la cave datait de la fin du Moyen-Âge, ses pierres étaient usées, et la pluie les rendait glissantes. Il suffirait d'y tendre un fil assez bas pour que l'oncle se prenne les pieds dedans et dégringole une dizaine de marches. Il hurlerait, ce qui permettrait à son neveu de se précipiter, sous prétexte de lui venir en aide. Philippe n'aurait plus qu'à faire disparaître le fil tendu. Et assommer l'oncle si, par malchance, il vivait encore...
Tout le monde croirait à un accident !
Philippe jeta un coup d'oeil inquiet au calendrier. Dans moins d’une semaine, on fêterait la Noël. Et il détestait l'idée de commettre un crime aussi précipitamment. Oui, mais s'il voulait sauver sa librairie, il n'avait plus le choix, car ensuite, l’oncle ne reviendrait plus à Saint-Sauveur avant le mois d’Août.
Comme chaque année, trois jours avant Noël, l'oncle Henri revint s'installer pour une dizaine de jours au château de Saint-Sauveur. Il était accompagné de sa fidèle Maryse, celle qui lui servait tout à la fois de secrétaire, de femme de ménage et peut-être de maîtresse, selon la rumeur.
Philippe alla lui souhaiter la bienvenue et, très vite, lui résuma les difficultés qu'il rencontrait pour maintenir son commerce :
-Pourtant, insista-t-il, il est important qu'il reste une librairie à Saint-Sauveur. Sinon, les jeunes perdront définitivement le goût de la lecture.
L'oncle eut un geste d'indifférence :
-Moi, je n’ai jamais lu un livre jusqu’à la fin. Ce qui ne m'a pas empêché de bien gagner ma vie.
-Bien sûr, répondit prudemment Philippe. Mais tout le monde ne peut pas devenir peintre. Et justement, puisque tu parles de ta fortune, je pensais que peut-être tu…
L'oncle l'interrompit avant même qu'il ait pu formuler sa demande :
-Ah non ! Tu ne vas pas t'y mettre aussi ! Tes cousins sont déjà venus me trouver. Lionel voulait de l’argent pour offrir à sa maîtresse une bague qu’elle exige comme cadeau de Noël. Et Vincent prétend avoir d’innombrables dettes de jeu, au point qu’il risque de se faire abattre par l’un de ses partenaires de poker, si je ne l’aide pas… Mais si je vous accordais tout ce que vous me réclamez, les uns et les autres, je me ruinerais !
Philippe avait eu beau s’attendre à une réponse de ce style, il se sentit blessé par la rudesse de son oncle. D’ailleurs, il estimait que sa situation n’était pas comparable à celle de ses cousins, puisque ses soucis d’argent n’étaient pas dus aux caprices d'une femme cupide, toujours avide de bijoux, ni à un vice comme le jeu, qui avait fait perdre à son cousin Vincent tout ce que ses parents lui avaient légué.
Lui, Philippe, ne connaissait des soucis financiers que parce qu’il estimait indispensable de maintenir une librairie à Saint-Sauveur.
Pendant qu'il cherchait désespérément un nouvel argument pour convaincre son oncle de l'aider, celui-ci grimaça un sourire :
-Allons, ne t'inquiète donc pas ! Si ta librairie n'a pas un chiffre d'affaires suffisant, c'est que les gens de Saint-Sauveur ne méritent pas de lire ! Et de toute façon, je vous réserve à tous une surprise.
-De quoi s'agit-il, demanda naïvement Philippe.
-Justement, c'est une surprise, ricana son oncle, tout en se levant pour montrer que leur conversation était finie. Tes cousins et toi, vous en saurez davantage le soir de Noël.
Philippe comprit qu'il lui fallait repartir, s’il ne voulait pas exaspérer l'oncle Henri…
Chez lui, il rêva que la surprise de l’oncle consistait à résoudre les soucis financiers de ses neveux, à l'occasion de Noël, en offrant à chacun d’eux l’un de ses tableaux, ce qui suffirait à assurer leur confort jusqu'à la fin de leurs jours. Mais il ne croyait guère à un tel élan de générosité de l’oncle Henri.
Et ses cousins semblaient penser comme lui car, lorsqu'ils se retrouvèrent dans le parc du château, pour aller passer ensemble le réveillon de Noël, Vincent murmura aux deux autres d’un ton aigre :
-Il paraît que notre « cher » tonton a une surprise pour nous. Moi je me contenterais de...
-Tais-toi, protesta Lionel. De toute façon, avec ta passion du jeu, tu seras toujours à court d'argent...
-Et toi, riposta Vincent, crois-tu que tu arriveras un jour à rassasier les goûts de luxe de ta belle Olga ? Elle t'en demandera toujours davantage, jusqu'à ce que tu sois ruiné et qu'elle te quitte ! On m'a même raconté qu'elle...
Il fut interrompu dans ses perfidies par Maryse, qui venait les accueillir pour les emmener jusqu’à l’immense salon du rez-de-chaussée, où l'oncle Henri avait fait servir un apéritif.
Celui-ci embrassa ses neveux, avec un sourire malicieux qui aurait dû éveiller leur inquiétude mais qu'aucun d'eux ne remarqua, tant ils étaient impatients de connaître la surprise qui leur était réservée.
L’oncle sentit leur fébrilité et s'en amusa, au point de retarder ses explications jusqu'au dessert. C'est seulement à minuit, quand il eut déballé les somptueux cadeaux que chacun de ses neveux avait fait l'effort de lui acheter, qu'il se décida enfin à leur parler...
...Pour leur annoncer qu'il s'était décidé à officialiser sa relation avec Maryse !
Il allait l'épouser au printemps, pour la remercier de toutes ces années qu'elle lui avait généreusement consacrées.
-Et bien sûr, ajouta-t-il négligemment, elle sera mon unique héritière. Elle le mérite car je n’aurais pas pu réaliser mon œuvre sans son aide discrète et efficace…
Un silence embarrassé suivit cette déclaration. Philippe, Lionel et Vincent avaient tous les trois besoin de quelques instants pour surmonter leur déception avant d’arriver à féliciter leur oncle pour ce mariage qui ruinait tous leurs espoirs.
-Je te souhaite beaucoup de bonheur, articula chacun des cousins, sur un ton lugubre.
Lionel fut le premier à penser à embrasser Maryse. Après lui, Philippe et Vincent se sentirent obligés de faire de même, à contrecoeur. Les dents serrées, ils la félicitèrent d’entrer dans la famille.
-Mais je n'y tenais pas, protesta-t-elle de sa voix douce.
Elle semblait aussi surprise qu'eux. Au point que, dès que l'oncle Henri fut monté se coucher, Vincent ricana devant ses cousins :
-La vieille bique a essayé de nous faire croire qu'il lui était indifférent de se marier avec notre oncle ! Alors qu'elle est sa maîtresse depuis plus de vingt ans, et qu'il lui a fallu tout ce temps pour arriver à se faire épouser, et faire ainsi main basse sur l'héritage ! Je ne l'imaginais pas aussi rusée !
Lionel protesta. D'après lui, si Maryse avait été manipulatrice, elle se serait fait épouser plus tôt. Il restait persuadé qu’elle s'était dévouée envers l’oncle de façon désintéressée. C’était Henri qui, en se sentant vieillir, avait souhaité l'épouser pour la dédommager de tout ce qu'il lui devait.
Quant à Philippe, il n'avait pas d'opinion. Il se répétait seulement qu'il n'obtiendrait aucune aide de son oncle. Et qu’avant l'été, l’unique librairie du port serait déclarée en liquidation judiciaire et fermée.
Cette nuit-là, dans le château de Saint-Sauveur, il dormit mal. Ses soucis l’obsédaient, au point que, au petit matin, lorsqu’il entendit des cris et des gémissements, il crut que ses cauchemars s’amplifiaient. Il fallut que son cousin Lionel vienne le tirer de son lit, en lui annonçant en bégayant qu’un drame avait eu lieu.
-Qui a tué Maryse, lui demanda Philippe, affolé à son tour.
-Non, ce n’est pas Maryse qui est morte, répondit très vite Lionel. C’est l’oncle Henri ! Il a dû avoir une crise cardiaque, durant son sommeil. Nous avons appelé un médecin.
Sans oser faire de commentaire, Philippe jugeait étrange que l’oncle ait eu son premier infarctus juste après avoir annoncé son prochain mariage.
Il ne fut donc pas du tout surpris quand le Docteur Adrian, à peine entré dans la chambre du défunt, diagnostiqua un empoisonnement :
-Je ne puis délivrer le permis d’inhumer, déclara-t-il devant Maryse et les trois neveux d’Henri. En revanche, je dois immédiatement prévenir le parquet, pour qu’un juge d’instruction soit envoyé ici et procède aux premières investigations.
-C’est ridicule, protesta Lionel. Il n’y avait que ses neveux et sa future épouse autour de lui. Aucun d’entre nous n’aurait songé à le tuer.
Le Docteur Adrian commença une phrase, mais préféra s’interrompre pour conclure :
-L’enquête le dira.
Et il remonta dans sa voiture.
Moins d’une heure plus tard, le juge d’instruction arrivait, escorté d’une greffière et d’un commissaire de police qui annonça qu’il resterait au château jusqu’à ce qu’il ait auditionné chacun des occupants.
-Ce sera rapide, sourit Lionel. Nous sommes à peine quatre. Et vous pourrez m’entendre en même temps que mon cousin Vincent car nous ne nous sommes pas quittés de la nuit. Vincent souhaitait m’apprendre à jouer aux cartes avec lui, ensuite il m’a écouté lui parler des difficultés que je rencontre avec la femme que j’aime. Il vous confirmera mes propos.
-Zut ! Ils vont ainsi s’innocenter mutuellement, devina Philippe, en frémissant.
Car, comme venait de l’indiquer Lionel, ils n’avaient été que quatre cette nuit dans le château. Aucun policier n’oserait soupçonner Maryse, qui s’était toujours sacrifiée pour le défunt et qui allait enfin se marier avec lui. Donc, si Lionel et Vincent se servaient d’alibi, il ne resterait plus que lui, Philippe, comme suspect.
Certes, il avait envisagé de tuer son oncle, mais il n’en avait rien fait ! En revanche, ses cousins avaient pu se concerter pour porter au peintre un bol de tisane dans lequel ils auraient versé quelque poison que l’autopsie déterminerait bientôt.
-Et vous, Monsieur, lui demanda justement le commissaire, où avez-vous dormi cette nuit ?
Il bégaya qu’il avait passé la nuit dans la chambre qui lui était traditionnellement réservée au château. Il avait dormi seul, bien sûr, puisqu’il avait toujours été célibataire.
Il était si mal à l’aise qu’il s’exprimait comme un coupable avant même que le commissaire ne l’accuse.
-Pardonnez-moi, balbutia-t-il. Je suis bouleversé par la mort de mon oncle.
C’était la seule excuse qui lui était venue à l’esprit. Mais justement, en évoquant l’oncle Henri, il se souvint que celui-ci s’était toujours montré facétieux et qu’il n’aimait rien tant que perturber les membres de sa famille. Il agissait déjà ainsi quand il était gamin et par la suite, son succès de peintre lui avait permis de rester espiègle, voire cruel. Il n’était donc pas impossible qu’il se soit empoisonné lui-même, juste pour faire accuser ses neveux ou sa maîtresse…
Philippe crut même trouver la confirmation de ses soupçons en se souvenant qu’Henri leur avait annoncé la veille son prochain mariage, tout en ajoutant de façon faussement négligente que ses neveux allaient se trouver déshérités, au profit de Maryse. Il n’aurait pas parlé autrement s’il avait souhaité que l’un de ses neveux le tue, ou tout au moins se trouve accusé de sa mort !
-D’ailleurs, réfléchit Philippe, pourquoi avait-il brusquement décidé d’épouser Maryse ? Ils avaient vécu ensemble depuis plus de vingt ans sans jamais évoquer le mariage, et Maryse elle-même avait paru étonnée par cette décision.
-Mais oui, s’écria-t-il. Notre oncle n’a annoncé son mariage que pour nous donner un mobile pour le tuer. Mais ni Lionel ni Vincent ni moi ne sommes des assassins. Et je crois que notre oncle s’est tout simplement suicidé.
-Voyons, s’écria le commissaire, pour quelle raison votre oncle se serait-il empoisonné ? Il possédait le succès, la fortune…
-Certes, mais il était peut-être malade, insista Philippe. Imaginons qu’il ait appris qu’un cancer le condamnait… Il aurait pu vouloir échapper aux souffrances de l’agonie… En faisant accuser un membre de sa famille, au passage ! Cela correspondait assez bien à son humour !
-Vous admettrez que je ne puis pas cautionner de telles théories, sourit le policier. Même si je dois attendre le résultat de son autopsie pour connaître le poison qui lui a été fatal.
C'est alors que Maryse se redressa, pour protester de sa petite voix flûtée :
-Monsieur le commissaire, cessez d’ennuyer ce garçon. C'est moi seule qui ai tué Henri. Hier soir.
Elle était si peu crédible que, malgré son angoisse, Philippe faillit sourire. Il se reprit, en pensant avec émotion que Maryse avait toujours été habituée à se sacrifier pour les autres, et que ce matin, elle poussait le dévouement jusqu'à s'accuser d'un meurtre pour protéger les neveux de son compagnon.
Même le commissaire ne semblait pas croire en ces aveux. Pour ne pas l’effrayer, il lui demanda très doucement :
-Etes-vous sûre de ce que vous venez de dire ? Vous prétendez avoir assassiné celui qui s'apprêtait à vous épouser. Pourquoi ?
Maryse eut un geste flou de la main :
-Il m'a déçue. Je savais déjà qu'il était égoïste, et qu'il s'amusait à manipuler les autres avec une certaine cruauté, mais hier, j’ai trouvé qu’il exagérait.
-Lui reprochez-vous de vous avoir demandée en mariage, ricana Vincent.
-Oui, admit Maryse.
Et, devant le commissaire et les trois neveux du défunt, elle expliqua que, au mois de novembre dernier, elle avait subi des examens de santé, dont le résultat s'était révélé impitoyable. Elle souffrait d'un cancer du foie et n'avait plus que quelques semaines à vivre. Lorsqu'elle en avait informé Henri, celui-ci s'était surtout inquiété de la façon dont il gérerait ses expositions de peintures à travers le monde, et elle avait été blessée par son égoïsme. Même si elle n'avait rien dit, comme toujours.
Elle avait donc été d'autant plus surprise quand, le soir de Noël, il avait annoncé son intention de se marier avec elle. Elle en avait conclu qu'il dissimulait une certaine sensibilité sous un cynisme apparent.
Mais dès qu'ils s'étaient retrouvés dans leur chambre, Henri avait éclaté de rire, en lui demandant si elle avait remarqué la déception de ses neveux :
-Ils n'ont rien dit, ricanait-il encore, mais ils étaient tous les trois désemparés ! C'était à pleurer de rire!
Elle avait alors compris qu’il ne comptait pas vraiment l’épouser. Il souhaitait juste que Philippe, Lionel et Vincent aient peur de voir son héritage leur échapper, du moins jusqu’à ce qu’elle soit emportée par sa maladie. Il se moquait d’eux, autant que d’elle ! Et il jouait avec sa mort comme il avait joué avec son amour et son dévouement.
Furieuse, elle avait versé dans le verre qu’il gardait de son côté du lit tout le contenu du flacon que son médecin avait prescrit pour qu’elle souffre moins. Il ne se réveillerait plus, elle le savait…
Elle avait agi sur une impulsion, sans réfléchir. Et, au petit matin, quand elle avait trouvé son amant mort, elle avait eu trop honte de son geste pour se dénoncer. Mais elle refusait que les neveux d'Henri se trouvent injustement inquiétés, c'est pourquoi elle avait fini par se résoudre à avouer son crime.
-Vous pouvez m’emmener en prison, soupira-t-elle. De toute façon, je ne passerai pas en Cour d’assises. Je suis condamnée par la maladie avant de l’être par les juges…
Toujours généreuse, elle dit à Philippe, avant de suivre le commissaire :
-Je n’hériterai pas de votre oncle, puisque je l’ai tué. Aussi son patrimoine va-t-il revenir à vous et à vos cousins. Je suis heureuse qu’avec cet argent, vous puissiez rembourser vos dettes et peut-être même rénover votre librairie. Il faut qu’il reste des gens comme vous, qui aiment les livres…

 

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