LES AMANTS DE LA TERREUR

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 2825

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (21 Août 2001)

 

En entendant s’ouvrir la porte de sa chambre, Hélène de Raphélis éprouva un bref sursaut de bonheur. Elle s’était apprêtée à passer la soirée seule et se trouvait donc agréablement surprise par le retour de Jean, son mari. D’ordinaire, celui-ci l’abandonnait chaque soir, après le dîner, pour aller jouer au whist, au tric trac ou au pharaon avec d’autres locataires de la Maison Belhomme. Et il ne regagnait le lit conjugal qu’au petit matin.

-Tu rentres bien tôt. Que s’est-il passé, interrogea Hélène.

Pour toute réponse, Jean s’approcha d’elle et l’embrassa,  avant de sortir triomphalement de ses poches un amas de pièces d’or, qu’il fit glisser en pluie sur le lit.

-La chance est avec moi ce soir, s’écria-t-il. Vois les écus que je rapporte! Je suis venu en déposer ici une partie, afin de ne pas être tenté de tout rejouer, mais je repars avec une dizaine de pièces d’or, pour essayer de gagner encore davantage. N’est-ce pas merveilleux ?

-Oui, sans doute, soupira Hélène, qui avait toujours détesté le jeu et qui pouvait donc difficilement partager l’enthousiasme de son mari.

 

-Grâce à cette somme, nous allons pouvoir demeurer huit jours de plus à la Maison Belhomme, malgré le prix exorbitant de la pension.

Cette fois, Hélène répondit au baiser de son mari. Elle savait qu’il l’aimait autant qu’elle l’aimait, et qu’il ne jouait que dans l’espoir de gagner de l’argent, afin de pouvoir continuer à vivre avec elle dans cette étrange Maison Belhomme, dont ils ne sortiraient que pour mourir...

-Oui, je comprends, acquiesça-t-elle enfin.

Elle était trop sincère pour ne pas s’avouer, au fond d’elle-même, qu’elle aussi avait envie de vivre longtemps, aux côtés de Jean. Et qu’il avait sans doute raison de prolonger par tous les moyens leur séjour ici, puisque leur vie ne tenait plus qu’au bon vouloir du Docteur Belhomme, le propriétaire de la clinique où ils étaient désormais hébergés.

En effet, Hélène et Jean de Raphélis, barons de la Louveraye, avaient été pris, trois ans plus tôt, dans la tourmente de la Révolution française. Bien qu’ils soient toujours restés proches de leurs domestiques comme de leurs paysans, ils avaient été dénoncés par un braconnier du village voisin comme des aristocrates sans pitié. Livrés à la colère du peuple, ils s’étaient vus enchaînés et conduits sur une charrette, incarcérés à la prison d’Evreux et finalement traduits devant le Tribunal Révolutionnaire.

Fouquier-Tinville, le célèbre accusateur public, les avait traités d’affameurs et avait réclamé contre eux la peine de mort. Hélène et Jean, blottis l’un contre l’autre dans un geste de protection naïve, avaient alors pris conscience qu’ils vivaient en pleine “Terreur”...

Mais, au moment même où ils s’apprêtaient à s’éloigner vers l’échafaud, main dans la main, ils avaient reçu dans leur cellule la visite d’un petit homme bedonnant, qui leur avait proposé ...de les sauver!

-Je suis le Docteur Belhomme, avait-il murmuré d’un air doucereux. Et l’ami d’enfance du citoyen Fouquier-Tinville. Ce qui me vaut une certaine indulgence du gouvernement révolutionnaire. A ce titre, je suis autorisé à accueillir dans ma clinique les aristocrates malades ou affaiblis, ce qui reporte bien évidemment la date de leur exécution.

Découragée par le procès injuste qu’elle venait de subir, Hélène avait répondu froidement:

-Ni mon mari ni moi ne sommes malades. Humiliés, seulement.

Une telle candeur avait fait sourire le Docteur Belhomme:

-Citoyenne, votre sincérité vous honore. Comprenez toutefois que la plupart de mes pensionnaires ne sont pas plus affaiblis que vous. Mais ils savent que les révolutionnaires ont pour principe de ne jamais faire exécuter les malades avant leur guérison, dans le souci affiché de respecter la dignité humaine. Il ne tient qu’à vous d’en profiter aussi...

Pendant que Jean se précipitait vers le Docteur Belhomme pour lui serrer les mains en signe de gratitude, Hélène avait eu la prudence de demander:

-Pourquoi nous proposez-vous un tel service, alors que vous ne nous connaissez même pas ?

Le sourire doucereux du médecin s’était brièvement obscurci, tandis qu’il consentait à répondre:

-Dans une période troublée et sanglante comme celle que nous vivons, j’estime que tout homme a le devoir d’aider ses semblables, dans la mesure de ses possibilités. Mais, parmi les condamnés d’hier, c’est vous que j’ai choisi d’accueillir dans ma pension, parce que je sais que vous aurez les moyens d’y loger. En effet, l’entretien de ma clinique me coûte fort cher, et je suis contraint de facturer ces tarifs à mes locataires. Beaucoup de condamnés ne possèdent pas une fortune suffisante pour s’installer chez moi. Mais je me suis renseigné à votre sujet. Je sais que votre famille compte en Normandie de nombreux cousins que la Révolution n’a pas réussi à ruiner, et qui n’hésiteront sans doute pas à payer votre pension, ...surtout si vous leur écrivez que cela constitue pour vous l’ultime moyen de ne pas être conduit dans la charrette des condamnés à mort!

Cette fois, Hélène n’avait pas répondu. Elle venait de comprendre que l’apparente générosité du Docteur Belhomme dissimulait un violent appât du gain. Aussi avait-elle été à peine étonnée d’apprendre que la location des chambres et la fourniture des repas étaient facturées dans cette prétendue clinique à un tarif douze fois supérieur aux prix habituels.

Deux jours plus tard, Hélène et Jean avaient été conduits par leurs geôliers vers la pension Belhomme, dont le magnifique jardin s’étendait derrière la rue de Vaugirard.

Ils y demeuraient aujourd’hui depuis presque un an, mais Hélène se demandait fréquemment si c’était là une chance ou une torture. Car en somme, au soir de leur procès, ils étaient résignés à la perspective d’être décapités. Or, en logeant à la clinique Belhomme, ils vivaient dans un mélange oppressant de crainte et de faux espoirs. Les cousins de Normandie avaient consenti de lourds efforts pour les aider à payer leur pension, mais ils connaissaient eux aussi des difficultés. Leurs loyers et leurs fermages n’étaient plus payés, et certains paysans menaçaient de les livrer à leur tour au Tribunal Révolutionnaire.

Pour parvenir à prolonger son séjour, Hélène avait très vite dû vendre les quelques bijoux qu’on lui avait laissés. Encore ce sacrifice n’avait-il été guère utile, car Chabannes, la compagne et la complice du Docteur Belhomme, abusait elle aussi de la situation, en estimant au plus bas prix l’or ou les pierreries.

Le mois dernier, Belhomme était monté jusqu’à la chambre d’Hélène et Jean, pour leur faire observer qu’ils payaient leur pension avec de plus en plus de retard. Jean avait aigrement protesté qu’il ne possédait plus rien, ce qui avait arraché au Docteur un sourire mi-cruel mi-triomphant:

-Dans ce cas, je vais devoir vous faire reconduire vers l’échafaud. Néanmoins, citoyen Raphélis, on n’est jamais vraiment ruiné tant que l’on possède une épouse aussi belle que la vôtre...

-Qu’insinuez-vous ? avait demandé Jean, soupçonneux.

Surpris par la dureté qu’arborait soudain l’ancien baron de la Louveraye, le Docteur n’avait pas osé aller au bout de sa suggestion. Mais Hélène avait bien compris ce qu’il attendait d’elle... Plusieurs femmes, locataires de la Maison Belhomme, lui avaient déjà confié que, pour s’acquitter de leur loyer, elles en étaient réduites à s’offrir à des hommes fortunés, que le Docteur recevait chez lui et à qui il présentait ses belles pensionnaires.

Ces dames-là avaient été marquises ou baronnes sous l’Ancien Régime, et toutes avaient montré en ce temps-là le plus profond mépris envers les courtisanes mais, depuis la Révolution, elles se résignaient à connaître la même honte, dans l’espoir de survivre à tout prix.

D’ailleurs, après quelques hésitations, Hélène avait fini elle aussi par envisager cette ultime solution, à condition toutefois que son mari ne l’apprenne jamais. Et elle avait été sur le point d’en informer le Docteur, lorsque Jean avait eu l’idée de se mettre à jouer au whist, avec les hommes de la Pension Belhomme. Depuis, il avait assez de chance pour gagner chaque soir le prix du séjour du lendemain, ce qui ne surprenait même plus Hélène: fataliste, elle se souvenait que son mari et elle avaient affronté depuis trois ans bien des tourmentes, bien des frayeurs, et qu’il devait être logique que la chance finisse par tourner.

-En somme, soupira Hélène, les derniers aristocrates ne survivent aujourd’hui que grâce au jeu ou à la prostitution.

Tandis que son mari s’empressait de retourner jouer sur la terrasse de la pension Belhomme, la jeune femme se sentit trop mélancolique pour passer seule cette soirée, et elle résolut d’aller rejoindre son amie Valentine.

Celle-ci avait à peine dix-huit ans, mais en dépit de leur différence d’âge, les deux femmes avaient immédiatement sympathisé.

Ce soir-là, Valentine avait les yeux brillants de bonheur:

-J’ai reçu un message de « lui ». Il sera à Paris la semaine prochaine et rapportera assez d’argent pour convaincre le Docteur Belhomme de me laisser m’enfuir d’ici.

-Vraiment, sourit Hélène. Vous avez bien de la chance.

Le sourire de Valentine se figea aussitôt:

-J’espère que vous ne m’en voulez pas ? Je suis si sotte de vous annoncer déjà une nouvelle qui n’est même pas certaine. La mort guette chaque jour les gens comme nous, et...

-Allons, se força à sourire Hélène. Profitez sans honte de cette promesse de bonheur. Je ne suis nullement jalouse de vous, au contraire. Vous avez assez souffert, vous aussi, pour mériter de retrouver ce cher Salomon.

Valentine demeura rêveuse un instant, comme chaque fois qu’elle entendait prononcer le prénom de l’homme qu’elle aimait. Enfin, elle murmura à son amie:

-Si Salomon parvient vraiment à me rejoindre ici et à m’enlever de cette affreuse pension, je crois que je bénirai la Révolution française. En dépit de tous les deuils, toutes les tortures qu’elle aura causées. Puisque seul un événement de cette dimension pouvait nous permettre de nous aimer, Salomon et moi...

-Oui, acquiesça Hélène. Je sais. A votre âge, on ne comprend la vie qu’à travers ses propres amours...

Valentine rappela gentiment:

-Dès que j’ai fait la connaissance de Salomon, je n’ai plus entrevu l’avenir que pour me rapprocher de lui. A cette époque, je m’inquiétais déjà, puisqu’il était Juif et que je n’avais pas le droit de l’épouser. Puis, la Révolution a bouleversé nos principes : les députés ont accordé aux Juifs le titre de citoyen français à part entière... Hélas, c’est alors moi qui me suis trouvée privée de droits et incarcérée, puisque j’étais la fille du marquis des Rochelles. J’aurais même été décapitée, si Salomon ne s’était pas engagé dans l’armée, ce qui lui a permis de financer mon admission à la Maison Belhomme. Désormais, il se prépare à venir me sauver, en payant le Docteur pour qu’il me laisse m’enfuir.

Hélène s’inquiéta :

-Croyez-vous que Monsieur Belhomme vous donnera les moyens de vous échapper ? Il doit prendre garde à ne pas éveiller la méfiance des Tribunaux révolutionnaires, s’il veut continuer à exercer son activité si lucrative…

-Oui, certes, admit Valentine. Mais il pourra toujours prétendre que l’on m’a trouvée morte un matin. D’autant que je suis censée rester ici pour soigner une grave maladie… Rien alors ne me séparera plus de Salomon. Nous nous enfuirons ensemble, pour vivre en Autriche, où nous nous marierons. Il suffit seulement que je puisse loger ici huit jours de plus! Le temps d’attendre le retour de Salomon.

-Je suis sûre que vous trouverez une solution, promit Hélène, sur un ton rassurant qu'elle n'éprouvait pas tout à fait.

Elle connaissait désormais suffisamment le Docteur Belhomme pour savoir qu’il se montrait impitoyable envers ses hôtes et qu’il n’hésiterait pas à renvoyer Valentine dans les geôles révolutionnaires, en la déclarant subitement guérie, si elle ne parvenait pas à payer l’intégralité de sa pension. Il avait souvent agi ainsi par le passé, et il s’en était même vanté, peut-être afin d’effrayer encore davantage les locataires survivants et les exhorter aux pires sacrifices pour payer leur séjour.

-Dieu merci, soupira Hélène, nous échappons provisoirement à cette angoisse, depuis que Jean s’est résolu à jouer et qu’il est favorisé par la chance.

Elle esquissa un signe de croix, tout en se souvenant qu’elle avait toujours considéré le jeu comme un divertissement pervers. Ses propres parents refusaient d’ailleurs de saluer autrefois les débauchés qui fréquentaient les tripots.

Mais ce type de préjugé ne pouvait plus avoir cours durant une époque aussi troublée que la Terreur, où l’on n’avait guère le choix des moyens, si l’on voulait survivre…

Trop jeune et trop amoureuse pour ressentir les angoisses d’Hélène, Valentine se complaisait à évoquer pour son amie le charme et les multiples qualités de Salomon, lorsque les deux amies interrompirent leur bavardage. Au loin, des cris violents semblaient provenir du salon de jeu. Une dispute dut s’ensuivre, car le vacarme s’amplifia.

-Allons-y, ordonna Hélène, saisie d’un sombre pressentiment.

Sans même attendre son amie, elle se précipita vers la terrasse de la Maison Belhomme. Mais elle n’eut pas besoin de descendre jusque là pour connaître l’origine de ces cris.

En effet, elle fut rapidement bousculée dans l’escalier par l’un des locataires, qui la reconnut et lui cria :

-Vous feriez mieux de vous terrer dans votre chambre, vous, la femme du tricheur…

Tandis qu’Hélène demeurait trop étonnée pour répondre, Valentine protestait :

-Vous vous adressez à Madame de Raphélis !

L’homme se contenta de persifler :

-Il n’empêche que le baron, malgré ses anciens titres de noblesse, n’est qu’un fieffé tricheur !

-De quel droit insultez-vous mon mari, s’insurgea Hélène.

Mais son indignation suscita seulement le rire d’autres hommes, qui remontaient à leur tour l’escalier. L’un d’entre eux, Pierre de Kereven, dut être ému par l’ignorance d’Hélène, car il daigna lui préciser :

-Depuis que Jean de Raphélis s’était joint à notre table de jeu, sous prétexte d’occuper ses soirées, nous étions surpris par la chance persistante qui le favorisait. Finalement, nous avons convenu que l’un de nous ne jouerait pas ce soir et qu’il se contenterait d’observer le manège de votre mari. Je dois avouer que notre complice eut vite fait d’obtenir la preuve que Monsieur de Raphélis trichait.

Effondrée, Hélène ne tenta même pas de prendre la défense de son époux. Elle murmura seulement, pour elle-même :

-J’aurais pu m’en douter, moi aussi. Car j’étais surprise qu’il revienne chaque soir du salon de jeu, avec des gains suffisants pour continuer à payer notre pension. Sans doute avais-je peur de m’interroger sur ce sujet. Mais je suis aussi coupable que lui. Et même davantage, car c’est pour prolonger ma vie à la maison Belhomme, que Jean a agi ainsi.

Pierre de Kereven eut un geste d’indifférence :

-Votre mari avait sans doute de bonnes raisons pour tricher, mais n’oubliez pas que nous partageons tous la même situation précaire. Nos fortunes ont été confisquées, le Tribunal révolutionnaire nous a condamnés à monter à l’échafaud, et nous ne survivons qu’avec l’aide du Docteur Belhomme, …qui nous facture fort cher sa générosité ! Nous avions donc tous besoin des rouleaux de pièces d’or que votre mari nous dérobait en abusant de notre confiance.

Hélène préféra ne pas répondre. Elle s’appuya sur le bras que lui offrait son amie Valentine, avant de s’inquiéter:

-Où est mon mari ? Comment a-t-il accueilli vos accusations ?

Un nouvel éclat de rire fit écho à sa question. En ces temps de Terreur où tous vivaient sous la menace permanente de l’échafaud, la cruauté constituait un dernier plaisir.

Finalement, ce fut encore Pierre de Kereven qui dut se résoudre à annoncer à Hélène :

-Hélas, votre époux a fort mal réagi. Au lieu d’implorer notre indulgence, il s’est emporté. Il nous a rappelé ses titres et son grade de colonel dans l’armée du roi, puis il a exigé de laver l’outrage en affrontant l’un de nous en duel.

-Et vous avez accepté, anticipa Hélène en hurlant.

Le comte de Beaurieux hésita un instant, avant d’admettre :

-Votre époux se battra demain dans le jardin. Avec moi.

-Non !

Elle n’avait pas pu retenir ce cri d’épouvante.

Glacial, François de Beaurieux se redressa pour ironiser :

-Monsieur de Raphélis est-il trop lâche pour se servir de son épée ?

Un instant, Hélène éprouva la tentation de ne pas répondre, et de rejoindre son mari pour passer à ses côtés une dernière nuit.

Néanmoins, elle devait tout tenter pour fléchir la décision de Beaurieux.

-Jean est incapable de croiser le fer. Avec vous comme avec quiconque. Autrefois, il est sorti vainqueur de nombreux duels. Mais depuis douze ans, il ne s’endort plus sans une bouteille de cognac, et son bras tremble désormais.

Tout en parlant, elle s’était rapprochée de François de Beaurieux, peut-être pour essayer de l’émouvoir par tous les moyens. Mais ce dernier se contenta de rire :

-Sa main ne tremble guère lorsqu’il triche pour dépouiller ses adversaires de leur or et de leur chance. …Non, décidément, il devra se battre demain ! Mais consolez-vous en songeant que s’il tombe sous mes coups d’épée, encore aura-t-il le privilège de mourir en aristocrate. C’est là un honneur que peu d’entre nous connaîtront désormais, puisque nous sommes apparemment appelés à finir sur l’échafaud.

Cette fois, Hélène ne daigna plus répondre. Elle préférait aller rejoindre son mari.

-Jean, s’écria-t-elle en le retrouvant. Nous devons nous enfuir d’ici, au plus vite. C’est possible puisque Valentine a prévu de s’échapper avec son fiancé.

Il n’eut pour elle qu’un regard désabusé :

-Ainsi, te voici déjà informée ? J’aurais préféré te l’avouer moi-même, pour voir combien tu me méprises.

Blessée, elle vint se blottir contre lui :

-Jamais je ne t’ai jugé. Surtout pas aujourd’hui.

-Je suis cependant un tricheur, insista-t-il.

Elle le regarda en pleurant :

-Peu importe. Je sais que tu as agi ainsi pour payer notre pension et nous permettre de demeurer ici, côte à côte. Je t’en remercie, car moi aussi je désirais vieillir auprès de toi. Le plus longtemps possible et quel qu’en soit le prix.

Il eut pour elle un regard aussi nostalgique que douloureux :

-Demain, je mourrai certainement, mais cela n’aura aucune importance, puisque je vois que tu m’aimes et que tu me pardonnes. Permets-moi encore de te confier, dès ce soir, les économies que j’accumulais peu à peu, dans l’espoir de loger avec toi à la Maison Belhomme le plus longtemps possible. Ainsi, pourras-tu y demeurer encore quelques jours.

Pour ne pas ajouter au désespoir de son mari, Hélène saisit l’argent qu’il lui tendait. Mais elle savait déjà qu’elle ne l’utiliserait pas. Puisque la vie sans lui n’aurait plus eu la moindre saveur…

Le lendemain, à l’aube, Jean de Raphélis périt, transpercé par l’épée de son adversaire. Une heure plus tard, Hélène annonçait au Docteur Belhomme qu’elle n’avait plus les moyens de s’acquitter de sa pension et qu’il pouvait donc la renvoyer devant le Tribunal révolutionnaire.

Toutefois, avant de s’éloigner seule vers l’échafaud, elle avait eu le temps d’offrir à son amie Valentine les dernières économies de Jean. Du moins cet argent acquis en trichant permettrait-il à la jeune fiancée d’attendre le retour de Salomon et de s’enfuir avec lui, vers un bonheur inespéré en ces temps de Terreur…

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