LE SECRET D’UNE CENTENAIRE

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3359

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (15 Novembre 2011)

 

Le jour où j’ai eu cent ans, toute la famille s’est réunie pour célébrer cet anniversaire. Mes deux fils étaient là, avec leurs épouses, leurs enfants et leurs petits-enfants. Même Chloé, ma petite-fille qui poursuit ses études à l’université de Sydney, avait fait le voyage d’Australie tout exprès pour venir s’associer à cette fête.

Moi, j’étais aussi heureuse qu’émue, évidemment.

C’est seulement au cours des semaines suivantes que je me suis aperçue que ma famille avait pris conscience, à cette occasion, que j’étais une vieille dame. Depuis ce jour, ils ne me parlent plus que pour s’inquiéter de ma santé, et ils ont cessé de me confier leurs angoisses, ou même leurs chagrins. Je ne leur en veux pas, car je sais qu’ils essaient ainsi de m’épargner toute inquiétude, mais je regrette qu’ils me croient incapable d’affronter la vie, avec les aléas, les déceptions ou même les drames qu’elle comporte.

Par exemple, la semaine dernière, je les ai entendus à travers la porte de ma chambre parler de Béatrice, la fille de mon fils cadet. J’ai compris qu’elle était sur le point de divorcer et son père parlait d’une « grosse bêtise », mais je n’ai pas pu en comprendre davantage. Le lendemain, quand Béatrice est venue m’embrasser, elle aussi ne m’a parlé que de banalités. Au moment où elle allait repartir, je lui ai quand même pris la main, en lui rappelant qu’elle pouvait toujours se confier à moi si elle avait des soucis.

Elle s’est aussitôt mise à pleurer, en m’expliquant de son mieux qu’elle avait décidé de quitter son mari, ce que ses parents jugeaient absurde :

-Oh, a-t-elle poursuivi, je sais bien que Martin a toutes les qualités, et qu’en plus son père possède des terres voisines de notre vignoble, mais …je suis tombée amoureuse d’un autre garçon ! Je ne suis pas même sûre qu’il m’aime, mais à travers le bonheur qu’il m’a laissé entrevoir, j’ai compris que je n’étais pas épanouie auprès de Martin et qu’il fallait que je le quitte. Au risque de me retrouver seule.

Elle s’est interrompue pour guetter ma réaction. Elle s’attendait sans doute à ce que je lui rappelle à mon tour les nombreuses qualités de son mari, qualités qui ont séduit mon fils et ma belle-fille, mais qui ne pouvaient que finir par ennuyer Béatrice. J’en avais eu le pressentiment le jour-même où l’on m’avait présenté Martin.

Comme je ne répondais rien, ma petite-fille a insisté sur un ton de défi :

-Toi non plus, tu ne me comprends pas, n’est-ce pas ? Tu me juges irresponsable. Mais toi, tu as consacré ta vie au vignoble des Vendanges Dorées, tu as toujours voulu l’agrandir et développer la réputation de nos vins. Tu ne peux pas savoir combien j’aime Alain. Même s’il ne m’aime pas, je veux être libre de penser à lui, et de l’attendre.

En signe d’apaisement, j’ai repris sa main, pour qu’elle sente que je la comprenais parfaitement. Et puis, malgré moi, je me suis mise à pleurer. Ce qui ne m’était plus arrivé depuis une bonne cinquantaine d’années.

Aussitôt, Béatrice s’est affolée, elle a sorti son mouchoir, tout en regrettant de m’avoir fait ces confidences.

Elle croyait que je pleurais sur son histoire. Et je n’ai pas osé la détromper, pour ne pas la choquer.

Mais en réalité, son chagrin m’avait rappelé le mien. Celui que j’ai toujours gardé secret devant ma famille, celui qui m’a longtemps fait souffrir, et qui a pourtant illuminé ma vie, davantage que mes plus grandes joies.

Il m’était évidemment impossible de le raconter à Béatrice, qui a toujours cru, comme ses parents, son oncle et ses cousines, que la seule douloureuse épreuve de ma vie avait été la mort de mon mari.

Et il est vrai que, lorsque mon mari s’est noyé, au cours de nos premières vacances, en Juillet 1934, j’avais cru atteindre le sommet du désespoir. A cette époque, j’avais 24 ans, et deux jeunes enfants à élever. Je dirigeais le vignoble des Vendanges Dorées et je pensais encore que la vie était aussi cruelle que simple. Qu’elle comportait des moments de joie tels que les mariages, les naissances, et les vendanges. Ainsi que des deuils, auxquels la famille venait s’associer pour tenter d’apaiser la douleur de perdre un conjoint ou un parent.

J’ignorais que les pires chagrins sont ceux dont on ne peut pas parler. Et qu’on ne regrette même pas ces chagrins-là, parce qu’ils sont aussi la contrepartie de nos plus beaux souvenirs.

Bref, je ne connaissais pas encore Frédéric.

C’est le 18 Octobre 1936 que Frédéric s’est présenté aux Vendanges Dorées. Je l’ai vu arriver par la fenêtre, et tout de suite, j’ai été surprise par son allure. Il n’était pas seulement grand et vigoureux, comme la plupart des vendangeurs. Il se tenait droit comme s’il venait inspecter nos terres, comme s’il n’était pas un ouvrier agricole mais le futur maître du vignoble.

Au point que j’ai craint qu’il ne soit envoyé par la coopérative de Saint-Denis pour nous contrôler, et je suis descendue pour l’entendre se présenter.

Quand je suis arrivée dans la cour, il discutait déjà avec Armand, l’intendant des Vendanges Dorées. Et celui-ci lui répondait que nous avions déjà bien assez de vendangeurs pour la saison, mais qu’il pourrait trouver à s’employer chez le père Anselme, à la Treille Rousse.

Frédéric a paru déçu mais il était trop orgueilleux pour insister, et déjà il reprenait sa valise pour repartir.

Alors, moi qui ne m’étais jamais occupée du recrutement des ouvriers agricoles, je suis intervenue :

-Mais non, restez, me suis-je écriée.

Et comme Armand me lançait un coup d’œil stupéfait, j’ai ajouté :

-Il y a deux Italiens qui risquent de partir. Celui-ci les remplacera avantageusement.

-Comme vous voulez, a bougonné Armand.

Frédéric m’a souri. Très vite, il m’a indiqué son nom, en ajoutant qu’il était d’origine polonaise.

-Mon père est venu en France pour travailler dans les mines, dans le Nord. Mais moi je n’aime que le grand air. Aussi, j’ai choisi d’être ouvrier agricole. Vous verrez, j’aime travailler.

Avant même que je réponde que j’avais confiance en lui, Armand a coupé de son ton sec, habitué au commandement :

-N’ennuyez pas la patronne ! Je vais essayer de vous trouver une chambre dans les bâtiments, là-bas. J’espère juste que vous avez bon caractère car vous devrez cohabiter avec une vingtaine de vendangeurs.

Frédéric a cessé de me regarder, pour répondre à Armand :

-Je n’ai pas peur.

Et il ne me restait plus qu’à remonter chez moi pour poursuivre ma comptabilité.

Traditionnellement, Armand prenait ses repas à la table familiale, avec mes fils et moi. Ce soir-là, il n’a pas osé me parler de Frédéric, mais il m’a demandé quels étaient les Italiens qui avaient annoncé leur prochain départ. Sans le regarder, j’ai répondu que je ne savais pas leur nom, que leur décision m’avait été rapportée par un autre vendangeur.

Alors, comme il se permettait davantage de familiarités depuis la mort de mon mari, il a esquissé un sourire. Histoire de me laisser comprendre qu’il ne croyait déjà plus à mon histoire.

Frédéric, lui, ne semblait m’accorder aucun intérêt. Lorsqu’il m’arrivait de traverser le vignoble, pour contrôler l’avancement des vendanges, il ne m’adressait jamais la parole. Et si je surprenais parfois son regard fixé sur moi, je pouvais penser que c’était par hasard. Ou bien, que c’était moi qui espérais qu’il me regarde.

Ce fut seulement le soir où l’on fêta la fin des vendanges qu’il s’arrangea pour être assis assez près de moi.

Armand avait annoncé en début de repas que les vendangeurs percevraient une prime, comme chaque année, et Frédéric me demanda s’il y aurait droit lui aussi, bien qu’il soit arrivé en milieu de saison.

-Bien sûr, lui dis-je. D’autant que tout le monde a apprécié l’énergie que vous avez déployée, dès le lendemain de votre arrivée.

Il parut flatté de ce compliment, et m’affirma qu’il travaillait toujours ainsi.

-J’ai besoin d’argent, ajouta-t-il. A cause de ma femme.

Je me doutais déjà qu’il était marié. A cette époque, tous les vendangeurs l’étaient. Ils venaient travailler chez nous pour nourrir leur famille. Ou pour la fuir.

Et justement je sentais intuitivement que Frédéric était mal chez lui. Ce soir-là, il m’expliqua que son épouse avait eu trois enfants d’un premier mariage, et que cette famille le mettait en situation difficile car il devait s’occuper des gamins, sans avoir aucune autorité sur eux, puisque son épouse lui rappelait fréquemment qu’il n’était pas leur vrai père.

A tout hasard, je lui dis qu’il devait tout de même se faire respecter.

-Oh, le respect, c’est une notion que je n’ai jamais connue, poursuivit-il. Quand j’étais gosse, nous étions cinq gamins. Mes parents étaient fiers des deux aînés, à qui ils ont payé des études. Et ils chouchoutaient les deux derniers. Mais moi, j’étais le troisième, donc je n’ai jamais eu de place au sein de ma famille.

Aux silences qu’il laissait entre chaque phrase, je devinais qu’il était sincère. J’étais émue, et je lui proposai de rester chez nous tant qu’il le souhaitait, même après les vendanges.

-Il y a toujours du travail, ici. Mon mari est mort, et Armand ne peut pas faire face à toutes les obligations du vignoble.

Au lieu de me remercier, il vérifia si on avait vraiment besoin de lui. Il craignait d’être une charge. Mais quand je lui affirmai que je songeais depuis longtemps à recruter quelqu’un pour aider Armand, il parut ému et m’embrassa timidement la main.

Ce qui acheva de me bouleverser.

Dès le départ des autres vendangeurs, j’allai inspecter les bâtiments où Frédéric était logé. Il n’y avait aucun confort, aussi décidai-je de lui donner l’une des chambres de la maison :

-Il faut que vous soyez bien, puisque vous resterez ici longtemps.

Encore une fois, il commença par protester, en disant que qu’il n’avait pas jamais connu le luxe. Je dus insister pour qu’il accepte. Ensuite, il me fallut faire admettre cette décision à Armand, qui me trouvait trop attentionnée envers Frédéric. Mais je me moquais de ce qu’il pensait. J’étais heureuse de savoir que cet homme dormirait désormais au même étage que moi, et que nous y serions seuls puisque les enfants poursuivaient en pension leurs études.

Dès lors, la cohabitation avec Frédéric devint ma principale préoccupation. Je choisissais pour le dîner les plats qu’il préférait et j’étais heureuse de le voir sourire de satisfaction quand il découvrait dans son assiette un bon cassoulet ou une andouillette aux pommes. Lui-même devinait le soin que je mettais à préparer ses repas, il m’en remerciait en murmurant qu’il n’avait jamais été autant choyé que chez moi. Peu à peu, il accepta enfin de regarder la télévision à mes côtés.

Je ne savais pas encore à quel point je l’aimais, mais je tenais à l’apprivoiser. Un soir où Armand lui avait ordonné de réparer la clôture qui nous séparait de la Treille Rousse, Frédéric me montra son dos endolori, et je tins à le masser avec une crème apaisante. Il s’endormit sous mes caresses, mais comme je m’enhardis à embrasser son torse, il se réveilla avec un sourire de plaisir.

Ce soir-là, il osa enfin m’embrasser, très délicatement, avant de me repousser :

-Non, patronne. Nous n’avons pas le droit.

-Mais si, protestai-je. Je suis veuve depuis trois ans.

-Vous oubliez vos enfants. Et ma femme.

Humiliée et surtout déçue, je me relevai pour rejoindre ma chambre. Il ne me rappela pas.

Le lendemain, il ne m’adressa pas la parole, sauf pour me rappeler qu’un jour ou l’autre, il partirait rejoindre sa femme.

-Quand t’en iras-tu, lui demandai-je en tremblant malgré moi.

Il eut un geste d’ignorance :

-Dès qu’elle aura besoin de moi.

Ce fut seulement lors du réveillon de Noël, après avoir goûté notre vin de l’année précédente, qu’il me saisit par la taille en m’ordonnant :

-Restez près de moi, cette nuit. Pour une fois.

Je connus alors la nuit la plus belle et la plus inespérée de toute ma vie.

Frédéric était aussi vigoureux que délicat. Et je ne pus m’empêcher de verser quelques larmes au petit matin, quand je dus regagner ma chambre pour qu’Armand ne risque pas de nous surprendre.

Dès lors, nous vécûmes une véritable passion. Pas un de ces amours de littérature, avec des promesses ou des trahisons. Non. Notre amour à nous était fondé sur le désir que nous avions l’un de l’autre, cette envie de nous appartenir mutuellement. Nous nous aimions comme on dînait, copieusement et avec gourmandise.

Armand devait bien s’en douter, mais il avait flairé notre attirance avant moi, dès le premier jour où Frédéric s’était présenté au domaine, alors…

J’étais même résolue à informer aux prochaines vacances les enfants de ce bonheur qui me donnait soudain envie de vivre longtemps, pour profiter de Frédéric autant que pour veiller sur lui.

Mais mon amant acceptait moins bien que moi notre histoire. Il avait honte d’être plus jeune que moi, et surtout de travailler pour mon domaine.

-Je n’ai jamais été aussi heureux qu’avec toi, m’avoua-t-il un jour. Personne avant toi ne m’a apporté ce que tu m’offres. Pourtant, je suis sûr que tu me considères comme un profiteur.

Et j’eus beau lui rappeler tous les travaux qu’il accomplissait sur le vignoble, il resta amer. Comme gêné de ce bonheur auquel il n’avait pas été habitué.

Et puis, un soir, Frédéric m’annonça son intention de nous quitter, le domaine et moi.

-Ma femme m’a écrit. Son fils aîné est malade. Elle a besoin de mon aide.

-Mais moi aussi, j’ai besoin de toi, m’écriai-je, en retenant les premières larmes qu’il me faisait verser. Et ne me dis pas que tu n’es plus bien ici.

Il haussa tristement les épaules :

-Non, bien sûr. De toute ma vie, je n’ai jamais été aussi bien traité qu’ici. Vous êtes toujours prête à m’écouter quand j’ai besoin de parler, et vous essayez toujours de me gâter. Je n’ai pas connu ça chez mes parents. Ni avec ma femme, qui m’a épousé parce qu’elle n’arrivait pas à élever seule ses enfants. Mais votre confort, ce n’est pas la vraie vie. Surtout pas pour les gens comme moi.

Je détestais qu’il se dénigre ainsi, et je le lui dis. J’avais tout tenté pour qu’il se sente chez moi comme chez lui. Je me souvenais encore d’un soir où je l’avais vu se diriger vers le buffet du séjour pour prendre d’autorité la bouteille de vin doux et s’en servir un verre sans avoir sollicité mon autorisation. A ce moment-là, j’avais pensé qu’il commençait à s’apprivoiser. Et j’avais eu l’espoir de le garder longtemps. Ou peut-être toujours.

Mais depuis qu’il avait reçu la lettre de sa femme, Frédéric avait cessé de s’intéresser à moi, comme à notre amour. Le devoir lui ordonnait de partir, et nous savions tous deux qu’il obéissait toujours à la morale de ses parents. Au risque de me désespérer, et sans doute de souffrir lui aussi.

Il était inutile que je tente de le raisonner ou de le supplier, lui qui ne changeait jamais d’avis. Alors, j’ai juste fait l’effort de ravaler mes larmes, pour que mon chagrin ne l’inquiète pas, et je lui ai dit que j’acceptais son départ, mais que je désirais au moins que, pour une fois, il accepte de venir me rejoindre dans ma chambre après le repas :

-Ainsi aurons-nous passé toute une nuit ensemble, dans mon grand lit. Comme des gens mariés ou amants, mais libres de s’aimer.

-Si vous voulez, patronne, a-t-il répondu.

Et je n’ai pas su s’il acceptait mon offre parce qu’il désirait lui aussi vivre avec moi une véritable nuit d’amour, ou bien s’il m’obéissait pour me faire plaisir avant de me quitter.

Je ne me suis pas non plus trop posé la question, car j’étais surtout préoccupée de cacher mon désespoir à mon fils aîné, à Armand, et même à Frédéric qui ne se serait pas pardonné de me faire souffrir.

Pourtant, tous les efforts que j’ai faits pour cacher ma douleur et mon amour n’ont pas suffi. Le soleil n’était pas encore couché quand j’ai entendu des conversations dans la cour de la ferme. Par la fenêtre, j’ai vu Armand aider Frédéric à porter sa valise jusqu’au grand portail.

J’ai abandonné mon sauté de veau sur le fourneau pour les rejoindre, comme la première fois que Frédéric s’était présenté chez nous.

Armand n’arrivait pas à dissimuler un reflet de triomphe dans ses yeux lorsqu’il m’annonça :

-Frédéric a décidé de nous quitter. Il va rejoindre sa femme.

-Pas maintenant, pas déjà, ai-je demandé, en frissonnant.

-Mais oui, a-t-il répondu fièrement. Je pars tout de suite, pour attraper le train qui s’arrête à Vezet à 19 heures 53, et qui me permettra d’arriver chez moi demain soir.

Je ne pouvais rien répondre. Mais je les ai suivis jusqu’au portail et dès qu’Armand est retourné vers la grange, j’ai hurlé :

-Tu m’avais promis de partir demain. Et de passer cette dernière nuit dans ma chambre.

-Oui, c’est vrai, a-t-il admis, en haussant les épaules. Mais je n’en ai plus le courage. Il me semble que si je passais une nuit avec vous, je risquerais de ne plus repartir. Alors que je suis attendu. Là-bas.

N’ayant plus rien à perdre désormais, je l’ai supplié de changer d’avis, au moins le temps de respecter sa promesse d’une nuit.

Pour ne pas me répondre, il m’a rappelé qu’il avait un train à prendre.

Il n’y a jamais de meilleur argument que les trains, pour couper court à toute discussion.

Si bien que, lorsque je lui ai couru après sur le chemin du Voleur Pendu, il m’a repoussée. Je crois même qu’il aurait été prêt à me battre.

-Embrasse-moi, au moins une dernière fois, ai-je quémandé.

-Non, a-t-il riposté durement. On pourrait nous voir. Et ce ne serait pas bien. Pour vous.

Puis, brusquement, il s’est enfui, en cachant les efforts qu’il faisait pour courir avec sa grosse valise à bout de bras.

On était le 22 Juin 1939.

Deux mois et demi plus tard, notre pays entrait en guerre contre l’Allemagne.

Au village, les gens s’étonnaient que je ne me plaigne jamais des privations qui nous étaient imposées, et que je ne m’inquiète pas de savoir quand le conflit finirait. J’y ai gagné la réputation d’être une femme courageuse. Alors qu’en réalité, je ne m’inquiétais plus que pour Frédéric.

Son sens du devoir me faisait redouter le pire. Je pressentais qu’il était de ceux qui estiment naturel de mourir en héros.

Aussi, dès que l’armistice a été signée, j’ai tenu à me rendre dans le village où il était parti retrouver sa femme. Histoire d’avoir de ses nouvelles.

Armand m’y a conduite en voiture, sans me poser de questions.

Là, je me suis attablée au café des Agriculteurs, dans l’espoir d’entendre parler de lui, ou même de glisser discrètement son nom dans la conversation. Mais finalement, personne n’a mentionné le nom de Frédéric. Même pas moi.

Par contre, en allant ensuite faire le tour du cimetière, j’ai reconnu sa photo sur une tombe.

Il avait été abattu avec d’autres résistants, le 25 Novembre 1943.

Si je n’ai pas pleuré à ce moment, c’est juste pour éviter qu’Armand n’essaie d’essuyer mes larmes.

Je suppose que mon histoire peut paraître triste. Et pourtant, si Frédéric et moi nous ne nous étions pas rencontrés, ma vie aurait été incomplète. Besogneuse et dépourvue de cette lumière qui semblait irradier autour de lui, le soir-même où je l’ai vu franchir le portail pour se faire engager aux Vendanges Dorées. Je ne le connaissais pas encore, mais j’ai tout de suite reconnu en lui l’homme de ma vie. Celui qui ressemblait à mon destin.

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