CHERE TANTE IRENE

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3645

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (9 Mai 2017)

 

C’est au dix-neuvième siècle que l’ancêtre de notre famille est venu s’installer dans le village suisse de Trévières.

A l’époque, il travaillait pour le compte d’un horloger. Mais il était intelligent et observateur, de sorte que très vite, en voyant œuvrer son patron, il eut des idées pour améliorer la fabrication du mécanisme. Trois ans plus tard il faisait fortune en commercialisant ses propres pendules helvétiques.

Ses descendants ont fait fructifier son commerce.

Aujourd’hui, notre famille possède l’une des plus belles villas qui ont été édifiées sur les bords du lac de Trévières.

Mes cousins et moi sommes certainement considérés comme des privilégiés. Pourtant, nous avons tous connu des enfances tristes et dépourvues de tendresse. Nos parents estimaient faire leur devoir en nous envoyant faire nos études dans des pensions prestigieuses, mais ni mon père ni mes oncles n’auraient pensé à nous témoigner un geste d’affection, tant ils étaient occupés à gérer leurs sociétés. Et nos mères vérifiaient distraitement que nous étions bien habillés, que nous prenions des leçons de ski en hiver et des cours de musique en été, mais elles auraient craint de paraître vulgaires en nous embrassant ou en essayant de nous consoler quand nous éprouvions un chagrin ou une déception.

Mon frère Henri, mon cousin Edmond et moi-même avons découvert le plaisir de se sentir compris et aimés quand notre oncle Roger s’est marié sur le tard avec une ravissante aquarelliste que nous avons aussitôt adorée.

Toujours habillée de blanc, elle portait de larges capelines fleuries d’orchidées qui auraient été ridicules sur n’importe quelle autre femme mais qui soulignaient sa fraîcheur et sa grâce.

Elle s’appelait Irène Ivaldi et, avant même qu’elle n’ait épousé notre oncle Roger, Henri, Edmond et moi l’avons naturellement appelée Tante Irène. Nous allions la retrouver chaque fois que nos parents nous en laissaient la possibilité, parce que nous aimions l’écouter nous parler de son art. Tout en souriant de notre enthousiasme, elle nous apprenait à observer les paysages, puis à les dessiner et finalement à les peindre. Lorsque l’un de nous arrivait à être seul avec elle, il lui confiait ses premières émotions amoureuses, et elle lui donnait quelques conseils sans jamais se moquer de nos maladresses d’adolescents.

Bien sûr, nous ne comprenions pas que nos mères se montrent méprisantes envers cette ravissante artiste qui n’était sans doute pas du même milieu que nous, mais qui possédait une authentique élégance.

-Je me demande pourquoi Roger tient à l’épouser, enrageait ma mère. Lui qui a refusé plusieurs excellents partis et qui est resté célibataire jusqu’à quarante-deux ans, il aurait pu la prendre pour maîtresse sans l’imposer dans notre cercle de famille.

-Bien sûr, approuvait Tante Marie, la mère de mon cousin Edmond. D’autant que Roger a confié à mon mari qu’elle ne souhaitait pas avoir d’enfants !

-Heureusement, persiflait ma mère. Sinon, les parts que Roger a dans notre entreprise familiale échapperaient à nos fils.

-Avec ou sans enfants, ricanait mon père, vous verrez bien qu’Irène se débrouillera pour hériter de lui. Elle ne cherche rien d’autre en l’épousant.

Pour toute la famille, Irène n’était qu’une intrigante sans scrupules, qui avait profité de sa jeunesse et sa beauté pour subjuguer l’oncle Roger.

Nos parents la détestaient tellement que j’en arrivais à craindre qu’ils n’oublient leurs principes et que, pour garder intacte la fortune familiale, ils ne se débarrassent d’Irène en simulant un accident, d’autant plus facile que cette artiste insouciante ne se méfiait de rien ni de personne.

Heureusement, elle parvint tout de même à épouser l’oncle Roger à la date prévue, sous le sourire crispé de ses beaux-frères et belles-soeurs.

A la fin de la cérémonie, mon cousin Edmond m’avoua que lui aussi, il avait eu peur que notre tante ne soit victime de ce qui aurait les apparences d’un accident.

-Mais notre famille reste capable de tout, pour empêcher Roger de léguer sa fortune à sa femme… !

Je me souvins de cette phrase, le matin où notre oncle Roger se noya, trois mois à peine après son mariage. Pourtant, ni mes parents ni ma tante Marie ne se trouvaient au bord du lac ce matin-là. Et Tante Irène, qui dessinait sur la plage, avait assisté à la scène sans pouvoir intervenir parce qu’elle ne savait pas nager, mais elle n’avait rien remarqué d’anormal. Elle avait hurlé au secours, dans l’espoir d’alerter les rares personnes qui se baignaient à Trévières en cette fraîche matinée de Juin, mais toutes se tenaient trop loin pour avoir pu arriver à temps et sauver l’oncle Roger.

Désemparée par ce veuvage prématuré, Tante Irène crut apaiser notre famille en annonçant qu’elle rentrerait bientôt à Paris.

-Mais nous allons avoir besoin de vous pour régler les formalités de la succession, rappela aigrement ma mère.

Pour ne pas répondre, Tante Irène esquissa un joli geste d’indifférence, avant de frôler ma joue en me murmurant :

-Il n’y a bien que toi qui me manqueras ici.

Je lui promis de grandir très vite pour aller suivre des études à Paris et la rejoindre, ce qui la fit sourire…

Henri et Edmond étaient tout aussi émus que moi à la perspective de voir partir notre tante préférée. Nous nous rassurions en prévoyant que nos parents retarderaient aussi longtemps que possible le règlement de la succession de Roger, mais ce sursis ne dépasserait pas quelques mois.

C’est alors que se présenta au portail de notre villa, une jeune femme qui indiqua à notre majordome souhaiter revoir Irène Ivaldi, dont elle avait été la meilleure amie, au temps du collège.

-Elle se nomme Louise Laligant, ajouta le majordome.

-Peu importe, elle aurait dû nous informer de son arrivée, gronda ma mère.

Visiblement gênée, Tante Irène murmura qu’elle n’avait pas revu Louise depuis une bonne quinzaine d’années :

-Elle ignorait mon numéro de téléphone actuel et n’avait aucun moyen de me joindre. Mais je suppose qu’elle voyage en Suisse et qu’elle avait noté mon adresse, inscrite sur le faire-part de mariage que je lui avais envoyé. Nous étions inséparables, durant nos études.

Mon frère, mon cousin et moi, étions curieux de voir si l’amie de notre tante était aussi jolie qu’elle. Aussi nous sommes-nous réjouis de constater que Tante Irène se comportait en maîtresse de maison, pour la première fois, et se levait pour aller accueillir son amie sans se soucier des réactions de nos parents.

Louise Laligant n’était pas aussi gracieuse que Tante Irène. Mais elle était grande, et soulignait sa minceur en arborant une longue robe noire moulante.

-Je suppose que vous peignez, vous aussi, interrogea ma mère.

-Pas du tout, répondit Louise. Moi, j’ai fait des études de comptabilité. D’ailleurs, lorsqu’Irène était au lycée avec moi, elle ne peignait pas non plus. Elle se destinait plutôt à…

-C’est vrai, l’interrompit notre tante. J’ai découvert l’aquarelle seulement à vingt-trois ans. Mais je me suis aussitôt passionnée pour cet art, au point de ne plus rien faire d’autre.

-Il est tout de même heureux que vous ayez ensuite épousé Roger, ricana Tante Marie. Sinon, il n’est pas certain que vos peintures vous auraient permis de vivre confortablement.

-Je n’ai jamais recherché la fortune, rappela doucement Tante Irène. Je me serais contentée de loger dans une mansarde, à condition de m’épanouir dans la peinture. D’ailleurs, je ne suis pas sûre de conserver l’héritage de Roger, lorsque votre notaire me l’aura versé. Je détesterais perdre mon inspiration en ne pensant plus qu’à l’argent.

Un silence embarrassé s’ensuivit. Je pensais que mes parents devaient trépigner en réalisant qu’ils allaient distribuer une part de la fortune familiale à quelqu’un qui la dilapiderait avec négligence…

Je n’avais que 16 ans mais, à cet instant-là, j’ai eu l’intuition qu’un drame allait avoir lieu.

Et c’est très distraitement que j’ai écouté Louise et Irène évoquer leur jeunesse, avec des éclats de rire que nos parents ne partageaient pas.

Je me demandais même si la visite de Louise était aussi improvisée qu’elle paraissait et si ce n’était pas Tante Irène qui lui avait demandé de venir, parce qu’elle avait peur au sein de notre famille.

Dans l’après-midi, Louise nous annonça qu’elle allait se chercher une chambre d’hôtel à Trévières et, comme on pouvait tous s’y attendre, Tante Irène s’y opposa en lui faisant remarquer que notre maison comportait une dizaine de chambres d’amis.

Louise eut la politesse de commencer par refuser, avant d’accepter, bien sûr :

-Je ne voudrais pas avoir l’air de profiter de votre demeure, s’écria-t-elle avec un joli rire cristallin, mais je cède parce que vous vous trouvez au bord du lac. Demain matin, j’irai m’y baigner. Tu te souviens de…

-Ah non, l’interrompit Tante Irène en riant à son tour. Je t’emmènerai plutôt visiter le jardin de rocaille.

-Nous pouvons y aller maintenant, insista Louise.

-Ce serait dommage, s’obstina Tante Irène. Au petit matin, les plantes de la rocaille sont étincelantes de rosée, elles sont beaucoup plus belles.

Elles continuèrent à bavarder. Tandis que je retenais mon émotion en pensant qu’après le départ de Tante Irène, plus personne chez nous ne remarquerait que les plantes sont plus belles le matin…

Les conversations familiales allaient perdre toute leur poésie.

Comme s’il avait suivi mes pensées, mon cousin Edmond s’approcha de moi pour me confier à l’oreille :

-Il ne faut pas qu’elle parte !

Il était autant amoureux que moi.

Je lui demandai s’il avait trouvé un moyen pour l’inciter à rester parmi nous, mais il soupira, sans en dire plus.

Peu après, ce fut mon frère Henri qui vint m’avouer avec des larmes dans les yeux qu’il avait supplié Tante Irène de rester dans la maison familiale. Non seulement il n’avait pas réussi à la convaincre, mais elle avait ri lorsqu’il lui avait avoué qu’il l’aimait. Elle n’avait sûrement pas voulu se moquer de lui, mais il s’en trouvait aussi désespéré qu’humilié.

-Je m’en fiche, finit-il par trépigner. De toute façon, elle sera bien obligée de rester, puisque nos parents ne lui donneront jamais sa part d’héritage !

Je ne partageais pas son optimisme. Il me semblait invraisemblable que Tante Irène promène ses robes blanches et ses chapeaux fleuris dans notre parc, en attendant négligemment un héritage que notre famille n’avait pas envie de lui verser…

D’ailleurs, le drame survint plus vite encore que je ne le redoutais.

Le lendemain matin, nous étions tous réunis dans le salon de jardin pour y prendre notre petit déjeuner, quand Louise Laligant s’effondra brutalement.

Nous crûmes à un malaise, mais ni le majordome ni mon père ne parvinrent à la ranimer.

Elle était morte, et quand Tante Irène le comprit, elle poussa un hurlement.

Elle s’en expliqua dès que le Docteur Adrian arriva chez nous pour constater le décès. Tante Irène lui affirma en bégayant que son amie Louise avait sans doute péri à sa place :

-Je m’étais plaint que mon thé était amer, et mon neveu Henri a cru se rendre utile en y faisant tomber un morceau de sucre. Or, je déteste le thé sucré. J’ai failli le jeter, quand j’ai remarqué que Louise n’avait pas encore goûté au sien. Comme elle prenait toujours du thé très sucré, à l’inverse de moi, je lui ai proposé d’échanger nos tasses, ce que la malheureuse a accepté.

Le docteur Adrian l’écoutait avec stupéfaction. Il avait visiblement peine à imaginer que quelqu’un ait décidé d’empoisonner une femme aussi superficielle que Tante Irène, intéressée seulement par les fleurs et l’aquarelle.

Néanmoins, ma mère et Tante Marie semblaient très embarrassées par les déclarations de leur belle-sœur, au point de ne plus dire un mot.

Mon frère Henri et mon cousin Edmond paraissaient bouleversés, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que l’un des deux avait peut-être voulu se venger du mépris amusé avec lequel elle avait accueilli leurs déclarations d’amour. Quant à mon père, il n’exprimait aucun sentiment, comme d’habitude, et se contenta de demander à Tante Irène si elle mesurait la gravité de ses accusations.

-Vous allez attirer la police dans notre demeure, lui fit-il observer avec sa sévérité habituelle.

-Je suis confuse, s’excusa Tante Irène. Mais je croyais devoir dire la vérité. Pardonnez-moi et oubliez tout…

Avant qu’elle ne revienne sur ses propos, le docteur Adrian nous avertit qu’il refusait dans ces conditions de délivrer un permis d’inhumer et qu’il avait l’obligation de prévenir la police et le parquet.

-C’est affreux, protesta ma mère. Cela va se répéter dans Trévières et nous serons montrés du doigt.

-Vous ne risquez rien si vous êtes innocents, répliqua froidement le médecin.

Le soir même, un juge d’instruction arriva chez nous pour nous interroger à tour de rôle. Il s’installa dans l’immense bibliothèque du rez-de-chaussée, mais à travers les portes on l’entendit crier après ma mère, qui refusait avec hauteur de répondre à ses questions.

Mon frère Henri était le plus mal à l’aise. Lui qui m’avait toujours traité en gamin, il vint pour la première fois se confier à moi. Il avait besoin de dire à quelqu’un que, lorsque Tante Irène avait repoussé en souriant sa déclaration d’amour, il l’avait menacée.

-Je voulais qu’elle me regarde comme un homme, et plus comme un gamin, me répéta-t-il en tremblant.

Je le rassurai de mon mieux en lui affirmant que, selon moi, Tante Irène n’avait pas eu peur de lui. Et qu’elle ne répéterait pas ses menaces au juge d’instruction.

Même s’il m’agaçait avec sa manie de se comporter en frère aîné et de me traiter en bébé, je l’aimais bien et je n’aurais pas voulu qu’il finisse en prison pour un empoisonnement dont il n’était pas coupable.

Alors, je m’armai de mon courage pour aller demander à Tante Irène de ne pas accuser mon frère.

-Mais je ne l’ai jamais soupçonné, protesta-t-elle sans cesser de sourire. Au contraire, je le trouve charmant. Et je n’ai jamais inspiré d’amour plus pur que le sien. Tu peux aller le rassurer…

J’aurais dû répéter ses propos à Henri. Si je ne le fis pas, c’est parce que j’étais un peu jaloux qu’elle apprécie ses sentiments, alors qu’elle n’avait même pas remarqué les miens. Sous ma timidité rougissante, j’étais aussi puissamment amoureux d’elle qu’Henri.

-Il s’agit d’un crime d’adulte, m’expliqua-t-elle en me reconduisant à la porte de sa chambre.

Et du haut de mes 16 ans, j’eus l’intuition qu’elle avait raison. Ni Henri ni notre cousin Edmond n’auraient pu empoisonner Tante Irène. J’éliminai aussi mon père de la liste des suspects, à cause de l’austérité qu’il affichait en toutes circonstances.

Tante Marie aimait passionnément l’argent, toute la famille se moquait de son avarice, mais j’avais du mal à admettre qu’elle ait froidement préparé un empoisonnement. Alors…

Ma mère, avec ce regard dédaigneux qu’elle posait sur nous tous, me paraissait la seule capable d’empoisonner quelqu’un juste pour conserver intacte la fortune familiale.

Je m’attendais à ce que le juge d’instruction la mette en examen lorsqu’il revint chez nous, mais il nous réunit seulement pour nous informer des résultats de l’autopsie de Louise Laligant,

-La victime est morte empoisonnée par une forte dose de potassium.

Je dus faire un effort pour ne pas réagir, moi qui savais bien qui utilisait du potassium chez nous…

Malheureusement ma tante Marie le savait aussi, et elle annonça au juge d’instruction qu’Irène en avait commandé à plusieurs reprises, parce qu’elle s’en servait comme engrais pour les orchidées qu’elle faisait pousser à sa fenêtre et dont elle accrochait les fleurs à ses capelines.

-N’importe qui dans la maison a pu m’en voler. Je ne ferme pas ma chambre à clé, se défendit Tante Irène.

-Sans doute, répondit le juge d’instruction, mais dans ce cas pourquoi n’avoir rien dit quand j’ai annoncé la nature du poison ?

-Je ne savais pas qui accuser, répondit Tante Irène doucement. Je n’ai aucun soupçon, sauf peut-être envers Marie, qui vient d’indiquer qu’elle connaissait ma réserve de potassium.

-Mais je n’avais pas de raison d’empoisonner votre amie, que je ne connaissais pas, protesta Tante Marie. Et vous, si j’avais voulu vous tuer, je l’aurais fait avant que vous n’épousiez Roger !

Tante Irène chercha un nouvel argument pour se défendre et, n’en trouvant pas, elle renonça à nier.

-En effet. C’est moi qui ai tué Louise. Je me suis affolée, au point d’utiliser précipitamment le seul poison dont je disposais. Parce que j’ai eu peur de ce que mon amie risquait de révéler sur moi. Nous nous étions perdues de vue à la fin de nos études, et je n’aurais jamais imaginé qu’elle se présenterait un jour ici, à Trévières, même s’il est vrai que nous avions été très proches au cours de notre adolescence.

-Vous craigniez sans doute qu’elle ne nous raconte vos précédentes histoires d’amour, insinua aigrement ma mère.

Toujours indifférente aux perfidies familiales, Tante Irène se contenta de hausser les épaules :

-Non. Je me moquais bien de ce que vous pouviez penser de moi. Mais Louise risquait de révéler un secret beaucoup plus grave. Elle a d’ailleurs failli y faire allusion dès son arrivée, et j’ai été obligée de l’interrompre à plusieurs reprises. Parce que, durant nos études, nous étions toutes deux passionnées de natation. Nous partions nous entraîner à la piscine dès que nous avions un peu de temps libre, nous espérions être sélectionnées pour les Jeux Olympiques. Je craignais que Louise n’en parle à un moment où je n’aurais pas été à ses côtés pour l’interrompre. Et puis, si l’un de vous avait raconté que Roger s’était noyé sous mes yeux sans que j’aie pu intervenir parce que je ne savais pas nager, elle aurait compris que j’avais menti.

Pour la première fois, mon père prit la parole avant ma mère, tant il était surpris :

-En somme…, vous avez volontairement laissé Roger se noyer ?

-Oui, soupira Tante Irène. J’ai même fait pire. Le matin de sa mort, j’avais versé trois somnifères dans son thé au petit déjeuner. Lui qui n’était pas habitué à absorber des médicaments, il les a mal supportés, comme je l’avais prévu. Et une fois dans l’eau, il n’a plus eu la force de regagner la plage.

-Pourquoi souhaitiez-vous tellement sa mort, insista mon oncle. Il vous aimait, il vous avait épousée…

-Je m’ennuyais auprès de lui, soupira Tante Irène. J’avais été tentée par la fortune qu’il m’offrait. Mais très vite j’ai regretté la vie de bohème que je menais à Paris… Aussi, pour me libérer, je n’ai pas trouvé d’autre solution que le tuer. Immédiatement après son décès, j’ai retrouvé l’inspiration pour peindre. Je me sentais rassurée par la fortune que vous alliez être obligés de me verser. C’est alors que Louise est arrivée. A l’improviste. Elle ne me voulait aucun mal, mais très vite, elle a failli évoquer nos ambitions de sportives, et je me suis vue contrainte de l’empoisonner pour qu’elle ne risque pas de révéler, en toute naïveté, que j’aurais pu nager et aller sauver mon mari. Vous n’imaginez pas à quel point je regrette sa mort.

Elle paraissait sincère, mais il est vrai que j’ai toujours été indulgent envers ma tante Irène…

Pour garder d’elle cette image élégante qu’elle avait toujours donnée, j’ai refusé d’assister à son procès. Mes parents y sont allés seuls, ils ont été surpris que Tante Irène ne soit condamnée qu’à six ans d’emprisonnement, pour les deux meurtres qu’elle avait commis.

D’après ma mère, elle avait réussi à charmer même ses juges…

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