RETOUR A CORFOU

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 2673

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (22 Septembre 1998)

 

La riche et belle Lady Bremer traversa lentement la passerelle de son yacht, en jouant de la main gauche avec l'une de ces immenses écharpes en mousseline noire qui ne la quittaient jamais.

Dès qu'elle atteignit le quai, un homme en costume gris se précipita, pour lui serrer respectueusement les deux mains:

-Je suis Demenis Mazarakis, l'Adjoint du Ministre de la Culture. Monsieur le Ministre donnera Lundi prochain une réception en votre honneur, et il veillera à ce que toute l'île de Corfou salue votre générosité. Mais il m'a délégué, afin que dès à présent, je vous assure de sa gratitude, au nom de la Grèce, pour la munificence de votre don.

Menieva Bremer eut un geste léger, pour montrer le peu d'intérêt qu'elle attachait à ces mondanités:

-N'oubliez pas que je suis née à Corfou, et que j'y ai vécu jusqu'à mon mariage avec Lord Bremer. De plus, j'ai toujours été choquée de savoir que, lorsque l'Angleterre occupait notre île, au dix-neuvième siècle, ses dignitaires ont emporté les plus beaux vestiges de l'Antiquité grecque. C'était un pillage légal, mais un pillage tout de même! En rachetant le bas-relief consacré à la déesse Artémis, et en le restituant à Corfou, je ne fais que réparer une injustice! En contrepartie, j'exige d'ailleurs que cette fresque soit replacée dans l'ancien temple d'Artémis, où elle se trouvait depuis des millénaires!

Comme un très beau jeune homme venait de rejoindre Lady Bremer, elle le prit par le bras et annonça fièrement:

-Je vous présente mon fils: Sebastian Bremer. Il profite de cette occasion pour découvrir Corfou.

-Il aimera notre île, prédit Demenis Mazarakis. Monsieur le Ministre vous a fait réserver une suite au Divani Palace.

Lady Bremer le remercia vaguement, avant de refuser:

-En fait, je préfère loger au Fiskardo. Et j'y ai fait retenir deux chambres, pour mon fils et moi: c'est un hôtel plus modeste, mais il est situé sur l'avenue du Liston.

Monsieur Mazarakis hocha la tête:

-J'espère du moins, que vous accepterez la voiture officielle et le chauffeur que Monsieur le Ministre met à votre disposition, pour la durée de votre séjour.

Menieva eut un sourire comblé, et prit le bras que lui tendait l'Adjoint pour la conduire jusqu'à la voiture:

-Avec joie. D'autant que la traversée m'a épuisée, et je ne reverrai pas Corfou avant de m'être reposée un moment.

Sebastian observa sa mère d'un air surpris: à Londres, elle animait les soirées les plus aristocratiques, avec un dynamisme jamais pris en défaut. Aussi avait-il du mal à croire qu'une seule traversée, dans son propre yacht, ait pu la fatiguer à ce point. En fait, elle semblait surtout avide de se rendre à l'hôtel Fiskardo.

Un quart d'heure plus tard, le chauffeur du Ministre les déposait devant une large avenue, bordée de boutiques abritées sous de grandes arcades blanches:

-Voici le Liston, annonça Menieva, étrangement émue.

-Cela me rappelle la rue de Rivoli, à Paris, s'écria Sebastian. A propos, pourquoi l'appelle-t-on le Liston ?

Sa mère lui expliqua:

-C'est un caprice de l'architecte qui en a dessiné les plans, autrefois. Il a tenu à reprendre une ancienne tradition vénitienne, celle du liston: c'est à dire qu'on grave sur un livre d'or une liste des noms des notables, et seules leurs familles ont le droit de venir se promener sous les arcades. Evidemment, la tradition est aujourd'hui oubliée.

Amusé, Sebastian demanda:

-Est-ce que ta famille faisait partie de ces notables ?

-Bien sûr que non, admit sa mère en souriant de sa naïveté.

-Alors, pourquoi tiens-tu tellement à loger au Fiskardo ?

Cette fois, Lady Bremer ne répondit pas. Elle ne pouvait pas expliquer à son fils qu'elle avait dans cet hôtel un rendez-vous qui datait de vingt-huit ans...

...C'aurait dû être un rendez-vous d'amour, mais au fil des années, c'était devenu un rendez-vous de haine. D'ailleurs, peu importait le sentiment qui l'attachait désormais à Yannis Karrassos. Haine ou passion, le lien entre elle et lui était toujours aussi fort, aussi violent.

Avant de monter les marches du Fiskardo, elle dressa la tête pour apprécier l'allure générale de l'hôtel. Certes, avec sa façade blanche escaladée de bougainvillées en fleurs, il pouvait aisément éblouir les touristes. Mais Lady Bremer connaissait les usages de Corfou. Elle savait qu'ici, mêmes les façades les plus modestes étaient blanchies à la chaux, pour capter la lumière. Quant aux lianes de bougainvillées, on les laissait parfois grimper le long des murs pour en dissimuler les fissures, ou les gouttières manquantes.

Elle frémissait, de sentir si proche sa victoire. Car Yannis s'attendait à recevoir la célèbre Lady Bremer. Lorsqu'il reconnaîtrait en elle Menieva, son ancienne maîtresse des quartiers pauvres, il ne manquerait pas d'être ébloui par la femme qu'elle était devenue. Peut-être aurait-il alors des regrets...

Mais jamais elle ne le plaindrait!

La rancoeur qu'elle nourrissait contre lui datait de leur adolescence. Trente ans plus tôt, Yannis était un jeune pêcheur, très beau, très pauvre, très fier. Elle l'aimait justement pour son caractère viril et ombrageux. Et elle le retrouvait, deux fois par semaine, dans les ruines désertes du temple d'Artémis. Secrètement, elle attendait qu'il lui demande de l'épouser. Jusqu'au soir où Yannis lui avait annoncé ses prochaines fiançailles avec Irène Lambrakis.

Sous l'effet de la stupeur, Menieva avait hésité à comprendre. Mais lui, impitoyable, avait insisté:

-Je t'aime, Menieva. Mais tu es pauvre, tout autant que moi. Alors qu'Irène est la fille d'un armateur. J'ai convaincu son père que notre île attirera de plus en plus de touristes, et il accepte de nous offrir un hôtel, en cadeau de noces. Tu te rends compte ? Avec sa fortune et mon énergie, je ferai un jour partie des notables de Corfou!

Menieva avait brusquement découvert que son amant avait organisé tout son avenir, à son insu. Elle aurait peut-être pu lui pardonner d'en épouser une autre, s'il avait été subjugué par la beauté d'une jeune inconnue. Mais elle n'admettait pas qu'il organise son mariage comme d'autres préparent une machination: avec sang-froid et ambition.

Voyant qu'elle se levait, il avait tenté de la retenir:

-Menieva, ne te fâche pas. Tu sais bien qu'il restera toujours pour toi une place dans ma vie...

Très droite, elle avait quitté le temple d'Artémis. C'est seulement lorsqu'elle avait été hors de portée de Yannis, qu'elle s'était cachée dans l'ombre humide d'une fontaine pour sangloter à son aise.

Une vieille mendiante s'était approchée pour la consoler:

-Ne pleure pas. Aucun drame, aucune déception, ne doit être irrémédiable pour toi, puisque tu es jeune.

La vieille avait essuyé les larmes de Menieva et, tout en observant son visage, elle lui avait prédit:

-Quoi qu'il arrive, sache que tu as de la chance. Car tu es très belle. Et surtout, le désespoir te va bien.

Quelques mois plus tard, Menieva en avait eu la confirmation, en rencontrant le riche Lord Bremer, venu à Corfou passer négligemment quelques vacances. Il était aussitôt tombé amoureux d'elle. Et, au moment de regagner Londres, il l'avait suppliée de bien vouloir le suivre. Menieva avait accepté: pour oublier Yannis!

Depuis, elle tenait consciencieusement son rôle de Lady élégante et distinguée. Personne n'aurait pu deviner ses origines modestes. Et lorsqu'elle retrouvait, au creux d'elle-même, la nostalgie de ses amours avec Yannis, elle se consolait en se souvenant des prédictions de la vieille mendiante: le désespoir lui allait bien! La preuve en était que son mari n'avait jamais cessé de l'aimer...

Au côté de son fils, Menieva entra dans l'hôtel et s'adressa à la jeune fille qui tenait le bureau de réception.

-Je suis Lady Bremer, annonça-t-elle sèchement. Conduisez-nous à nos chambres.

Sebastian regarda sa mère sans y croire. Il ne l'avait jamais vue se montrer hautaine comme aujourd'hui.

-Cette fille est pourtant très aimable, protesta-t-il à mi-voix. Et en plus, elle est ravissante.

Il n'était pas au bout de ses surprises. En découvrant sa chambre, Menieva bougonna qu'il lui fallait un store devant ses fenêtres, pour modérer l'intensité de la lumière.

-D'ordinaire, je suis habituée à davantage de confort. Pourriez-vous m'appeler le directeur de cet hôtel ?

-C'est moi-même, précisa sereinement la jeune fille.

-Vous ? s'étonna Menieva. Mais ...je croyais que le Fiskardo appartenait à Monsieur Karrassos.

-Je suis sa fille: Vassia Karrassos. Mon père est mort depuis sept ans.

Lady Bremer fit un effort pour ne pas chanceler. Jamais elle n'avait envisagé que Yannis pourrait mourir sans l'avoir revue. Aussi avait-elle souvent reporté l'occasion de revenir à Corfou. Elle avait attendu de posséder un bon prétexte, afin que Yannis ne se doute pas qu'elle désirait le revoir.

-Mais... bégaya-t-elle, il était encore jeune!

-Il avait quarante-cinq ans, lorsqu'il a été foudroyé par une crise cardiaque. Ma mère et moi, nous lui disions qu'il travaillait trop. Mais il tenait à ce que cet hôtel devienne l'un des plus beaux de Corfou. Et il est mort à la tâche.

Il avait été terrassé par son ambition... Etrangement, Menieva n'en ressentait aucune satisfaction. Au contraire. Elle regrettait seulement de ne pas l'avoir revu.

-Et pourtant, songea-t-elle, s'il avait été là, je l'aurais humilié en me plaignant du manque de confort de l'hôtel, et en mentionnant à tout propos les titres de noblesse de mon mari.

D'une voix plus douce, elle remercia Vassia Karrassos.

Dès qu'ils furent seuls, Sebastian laissa exploser sa colère:

-Maman, tu exagères! Pourquoi t'es-tu montrée aussi méprisante envers cette fille ? J'avais honte de...

Il s'interrompit. C'était la première fois qu'il parlait aussi durement à sa mère. Mais elle, sans se formaliser, acquiesça spontanément:

-Oui. Tu as raison. Je pourrais te dire que je ne sais pas ce qui m'a pris, mais... je ne le sais que trop. Et tu ne comprendrais pas! Pour me faire pardonner, peut-être pourrais-tu l'inviter à dîner, un soir ?

Sebastian allait d'étonnement en étonnement. Car jamais il n'avait vu sa mère faire des excuses. Il mit ces changements sur le compte du retour à Corfou, qui devait la bouleverser plus qu'elle ne voulait l'admettre.

-Oui, acquiesça-t-il, je l'inviterai.

Contrairement à ce qu'elle avait prétendu, Lady Bremer n'était absolument pas fatiguée. Et l'annonce de la mort de Yannis l'emplissait d'un mélange de douleur et de colère, propre à l'empêcher de dormir. Aussi, ce soir-là, quand son fils regagna sa chambre, elle se couvrit d'une de ses innombrables écharpes noires, pour sortir dans Corfou et oublier son chagrin en se promenant seule dans les quartiers de sa jeunesse.

Comme autrefois, le vent du soir était encore lourd de ce parfum de fleurs d'amandiers, typique de l'île. Et puis, il y avait cette luminosité particulière du soleil couchant, qui donnait aux maisons du bord de mer un relief différent. La vie ici était plus intense qu'ailleurs.

-Il faudra que je fasse partager toutes ces émotions à Sebastian, se promit-elle, sans trop y croire.

Car elle savait bien qu'en lui faisant visiter Corfou, elle serait obligée d'évoquer sa jeunesse. Or, Lady Bremer détestait se rappeler de tout ce qui était antérieur à son mariage. Au cours de son enfance pauvre, elle avait subi trop d'humiliations, pour accepter de s'en souvenir. Elle n'avait rien gardé de cette période. Sinon un désir farouche de profiter de la vie, et une soif de vengeance contre Yannis. Et, bien sûr, ces immenses écharpes de mousseline noire dont elle s'entourait, depuis que la mendiante lui avait dit que le désespoir lui allait bien.

Au matin, Sebastian lui annonça qu'il avait invité Vassia Karrassos à déjeuner:

-Elle a accepté de passer l'après-midi avec moi, car aujourd'hui, c'est sa mère qui tient la réception. Mais...

-Tu voudrais visiter Corfou avec elle ? devina Lady Bremer. Tu as raison. Elle sera bien meilleure guide que moi.

Le visage de Sebastian s'illumina d'un sourire:

-Merci, Maman. Je sens que je vais aimer ton île.

Lady Bremer n'en doutait pas! Il trépignait déjà, à la perspective de retrouver la fille de Yannis. Menieva eut un geste fataliste, en calculant que son fils avait vingt-quatre ans et qu'il pouvait bien vivre une aventure de vacances.

Le soir-même, il rentra à l'hôtel, aussi heureux qu'épuisé. Mais ses yeux brillaient, lorsqu'il dit à sa mère que Vassia Karrassos lui avait fait visiter le centre de Corfou, tout en lui racontant l'histoire mouvementée de l'île, dominée et occupée tour à tour par les Vénitiens et les Anglais.

-C'était passionnant!

-Je n'en doute pas, affirma Lady Bremer, secrètement amusée par la fougue de son fils. Quand je pense au mal que j'avais pour te faire apprendre tes leçons d'histoire...

-Est-ce que... demain...

-Tu veux retourner avec elle ? Bien sûr, si elle est libre.

-Mais Maman, est-ce que tu ne risques pas de t'ennuyer ?

Elle l'encouragea, d'un geste faussement superficiel:

-Au contraire. La disponibilité de Vassia me permet de retourner dans les ruines du temple d'Artémis. En attendant qu'on y installe la fresque que ton père a acquise, je retrouve ce temple tel qu'il était dans ma jeunesse.

-N'y es-tu pas déjà allée aujourd'hui, s'étonna Sebastian.

Il ne pouvait pas comprendre que le temple d'Artémis recelait ses plus beaux souvenirs. Et qu'elle était heureuse de les ressasser, pour la première fois depuis vingt-huit ans. C'était là, entre ces colonnes à demi brisées, qu'elle avait aimé Yannis. Là encore, qu'il lui avait annoncé ses projets de mariage, avec une autre. Et là qu'elle avait juré de se venger, juste avant de rencontrer Lord Bremer.

-Ensuite, songea-t-elle, j'ai attendu pendant vingt-huit ans un prétexte pour revenir à Corfou. Prétexte qui m'a été accordé, bizarrement, par Artémis et son temple!

En effet, elle avait appris un matin par la presse qu'un lot de vestiges grecs serait vendue aux enchères chez Christie's, et elle s'était employée à convaincre son mari de l'accompagner dans la célèbre salle des ventes. Lorsque Lord Bremer avait su que serait adjugée une fresque trouvée à Corfou et représentant la déesse Artémis, il avait spontanément tenu à l'acquérir, en souvenir de l'île natale de sa femme. Mais, comme il se demandait s'il l'installerait dans leur manoir ou dans le parc, Menieva avait bondi:

-Comment oses-tu songer à t'approprier ce trésor antique ?! Il faut rendre à la Grèce les vestiges qui lui appartiennent, et qui n'ont de sens que sous son ciel...

Lord Bremer avait regardé le bas-relief avec une lueur de regret, à l'idée de devoir déjà s'en séparer. Il avait bien tenté de rappeler à sa femme qu'au dix-neuvième siècle, personne à Corfou ne se souciait de sauvegarder le patrimoine historique; sans l'acharnement des Anglais à effectuer des fouilles, la plupart des statues grecques seraient restées ignorées... Mais les yeux verts de Lady Bremer se vrillaient d'étoiles, signe annonciateur de colère.

-Soit, avait abdiqué le Lord, conciliant. Vous offrirez cette fresque au Ministère de la Culture de la Grèce. D'ailleurs, avait-il ajouté, avec cet oeil amoureux qu'il retrouvait depuis vingt-cinq ans chaque fois qu'il regardait son épouse, j'ai déjà emporté de Corfou ce qu'il y avait de plus séduisant. J'aurais donc tort de me plaindre.

En attendant la cérémonie officielle organisée par le Ministre de la Culture, Lady Bremer savait qu'elle retournerait chaque jour dans ce temple.

Ce soir-là, Sebastian rentra encore plus enthousiaste que la veille. Vassia lui avait montré les monuments datant de l'occupation anglaise, et elle avait promis de peindre pour lui la colonnade construite en rotonde sur l'Esplanade, dédiée à Sir Thomas Maitland, le premier Lord Commissaire de Corfou.

-J'ai vu ses toiles, elle a énormément de talent, affirma Sebastian. Elle sait restituer une ambiance avec autant de force que d'originalité.

-J'avais remarqué qu'elle était ravissante, admit Menieva, mais si elle a aussi toutes les qualités...

Elle songea qu'il était temps pour lui de regagner Londres. Heureusement, le Ministre de la Culture viendrait demain la remercier officiellement.

-A propos, murmura Sebastian d'un air faussement dégagé, Vassia et sa mère nous invitent ce soir à dîner. Chez elles.

Menieva pensa tout d'abord à refuser, ...mais la tentation de connaître la femme de Yannis fut la plus forte.

-Très bien, répondit-elle. Puisque tu as décidé à ma place.

L'appartement d'Irène et Vassia Karrassos était situé au dernier étage du Fiskardo et leur terrasse dominait la vieille ville, avec ses demeures inspirées des palais vénitiens. Certaines façades étaient décorées de somptueuses céramiques multicolores, et leurs toitures s'ouvraient sur de larges terrasses aux péristyles sculptés.

Irène Karrassos était une femme lourde, au regard résigné mais au sourire généreux. Elle vint au-devant de Menieva:

-Votre fils m'a dit que vous parliez couramment le grec. Tant mieux, car je m'exprime très mal en anglais!

Menieva crut devoir lui expliquer qu'elle était née à Corfou, ce qui parut charmer Mme Karrassos:

-Et vous n'aviez encore jamais emmené votre fils ici ? Je comprends mieux pourquoi Sebastian aime tant notre île: il a dû se sentir privé de ses racines...

-J'attendais une opportunité, répondit Menieva de façon énigmatique.

-Mais à l'avenir, je vous promets que nous reviendrons souvent, promit Sebastian.

Pourquoi parlait-il sur ce ton rassurant ? A moins qu'il ne veuille confirmer à Madame Karrassos que Vassia et lui, reviendraient la voir souvent ?

Il serrait la jeune fille contre lui, et Madame Karrassos ne paraissait même pas surprise. Menieva murmura:

-Votre fille est charmante. Elle sert de guide à Sebastian avec tant d'amabilité...

-Ils sont jeunes, ils sont beaux, sourit avec indulgence Madame Karrassos.

-Hélas, Sebastian doit rentrer à Londres. Son père nous attend, insista Menieva.

-Vous ...aimez Londres ? interrogea Madame Karrassos.

-Beaucoup. C'est devenu ma ville, affirma Menieva. Peut-être parce que je n'ai pas été heureuse ici.

-Je comprends, murmura avec douceur Irène Karrassos.

Elle vérifia que leurs enfants s'étaient éloignés, et ajouta:

-Mais si eux, ils peuvent être heureux, il ne faut pas les en empêcher. Notre fortune ne peut évidemment pas rivaliser avec la vôtre, mais est-ce si important ? Moi, j'étais plus riche que mon mari, et cela n'a jamais suffi à me rendre heureuse.

Pour la première fois, Lady Bremer regarda différemment celle qui lui avait pris Yannis. Elle réalisa que la situation d'Irène Karrassos n'avait guère été plus confortable que la sienne. En somme, toutes deux avaient été victimes de l'ambition de Yannis.

-Nous verrons, répondit-elle pour ne pas acquiescer tout de suite. Après la réception ministérielle, Vassia pourrait nous raccompagner à Londres, et passer quelques jours chez nous. Mieux vaut qu'ils se fréquentent quelque temps, pour être sûrs qu'il ne s'agit pas d'un simple amour de vacances, dû à la lumière de Corfou. Mais s'ils s'aiment, je suis certaine que mon mari acceptera leur mariage. Il s'est toujours montré si compréhensif, ajouta-t-elle, dans un élan de gratitude.

Elle rajusta nerveusement son écharpe de mousseline noire, tout en murmurant, pour elle-même:

-Votre fille a beaucoup de chance: le bonheur lui va bien.

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