NOSTALGIES THAILANDAISES

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 2665

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (28 Juillet 1998)

 

Depuis qu'il avait quitté Paris, Christian Gardinier avait du mal à maîtriser son agacement, dans l'avion qui le transportait en Thaïlande. Tout autour de lui, des touristes enthousiastes relisaient leurs guides et énuméraient leurs projets pour passer à Bangkok les vacances les plus pittoresques possible. La plupart d'entre eux avait visiblement établi des plannings méticuleux et, avant même d'être arrivés à l'aéroport, ils étaient déjà capables de décrire avec précision ce qu'ils s'apprêtaient à voir...

-Et vous, quel hôtel avez-vous choisi ? L'Oriental, ou le Shangri-La ? lui demanda sa voisine de siège, pour amorcer la conversation.

Tout en gardant les yeux rivés sur son journal, il répondit sur un ton volontairement provocateur:

-Moi ? Je ne séjournerai pas à Bangkok. J'y ai de trop mauvais souvenirs!

Et il se sentit immédiatement soulagé de sa mauvaise humeur en apercevant le regard étonné de la jeune femme.

En tous cas, elle avait compris qu'il ne souhaitait pas se lancer dans une conversation, car elle sortit un livre de son sac, et se plongea dans la lecture.

Maintenant calmé, Christian regretta de n'avoir pas été très correct avec elle. D'autant qu'elle était ravissante, et qu'en temps normal, c'est lui qui aurait certainement cherché à nouer la conversation avec elle.

Car son exaspération actuelle était tout à fait exceptionnelle. D'ordinaire, Christian Gardinier, qui venait de "ne pas fêter" ses trente-cinq ans, était même considéré comme quelqu'un de jovial. Il aimait la vie en général, les femmes en particulier, et ses fonctions d'attaché d'ambassade lui assuraient une indépendance financière dont il profitait pleinement.

Mais, aujourd'hui, la perspective de ce voyage obligé en Thaïlande l'oppressait. A la différence des autres passagers, il ne partait pas pour passer des vacances, mais pour clarifier une situation qui stagnait depuis près de dix ans.

Lorsque l'avion se posa à l'aéroport de Bangkok, il ne voulut pas quitter sa voisine sans s'être fait pardonner. Aussi se proposa-t-il de l'aider à porter la valisette qu'elle avait gardée avec elle. Et, avant de lui souhaiter un heureux séjour en Thaïlande, il lui confia:

-J'ai de bonnes raisons pour ne pas revoir Bangkok. En fait, je vais immédiatement prendre le train pour Sukhotaï.

-Ah ? Je ne connais pas, répondit-elle, déjà distraite, et soucieuse de ne pas gaspiller un instant de ses congés.

Sans regret, Christian la regarda s'éloigner. Bien sûr, très peu de touristes connaissaient Sukhotaï. Et lui-même n'y serait probablement jamais allé, sans Maïwena...

Il attendit de pouvoir récupérer ses bagages, et héla le premier taxi.

-Conduisez-moi au Northern bus terminal : je dois prendre le prochain train pour Sukhotaï.

-Pas de panique, répliqua le chauffeur, en anglais. Il y en a presque toutes les heures. Mais, dites-moi, je parie que vous n'y êtes encore jamais allé, n'est-ce pas ?

-C'est vrai, admit Christian. Comment l'avez-vous deviné ?

-A votre hâte. Il n'y a que ceux qui ne connaissent pas encore Sukhotaï, qui tiennent à prendre le prochain train...

Et comme Christian paraissait subitement inquiet, l'homme éclata de rire:

-Non, n'ayez pas peur, l'endroit n'est ni horrible, ni dangereux. Au contraire... Mais là-bas, les gens ne sont jamais pressés. Ils persistent à prendre le temps de vivre en suivant le rythme des saisons. A Sukhotaï, la vie n'est scandée que par les fêtes religieuses et les caprices de la rivière.

Le taxi s'arrêta devant la gare de Phahonyothin road, et Christian descendit. Il glissa un pourboire au chauffeur, qui lui sourit avec une bienveillance amusée:

-Permettez-moi de vous donner un dernier conseil: à Sukhotaï, ne distribuez pas de pourboires aussi importants, car les gens se croiraient insultés. N'oubliez pas... Là-bas, le temps et l'argent ont la même valeur: peu de chose.

A vrai dire, Christian n'en était pas vraiment étonné. Sans être jamais venu à Sukhotaï, il avait déjà eu un aperçu des principes et des traditions de la ville, à travers la tendre et irrésistible Maïwena, avec qui il avait vécu, dix ans plus tôt...

Il prit un billet de chemin de fer et monta dans un compartiment encore vide, dont il referma la porte. Pour la dernière étape de son voyage, il avait besoin d'être seul.

Alors, confortablement installé sur la banquette, il s'abandonna enfin à ses souvenirs, pour la première fois peut-être depuis que Maïwena l'avait quitté...

Il avait fait sa connaissance lorsqu'il avait vingt-six ans. A cette époque, il se préparait à entrer dans la diplomatie. Il travaillait beaucoup, et se distrayait en pratiquant la boxe thaïlandaise avec des copains de promotion. Le sport lui avait donné envie de connaître la Thaïlande. Pour ses premières vacances, il avait pris un billet pour Bangkok.

Là, il avait suivi des stages intensifs de boxe... Au point de se retrouver un soir avec une luxation des ligaments de l'épaule! Il avait fallu l'hospitaliser en urgence, sur place, et la première infirmière qui vint lui administrer un sédatif fut Maïwena. D'elle, il n'avait vu tout d'abord qu'une seringue, et un sourire qui n'avait pas vraiment suffi à le rassurer...

Pourtant, au fil des jours, il avait pris l'habitude de l'appeler de plus en plus fréquemment. Et lui qui avait toujours éprouvé une peur farouche des piqûres, il s'était surpris à demander à Maïwena de lui en faire, même lorsqu'il ne souffrait pas: juste pour sentir la douceur de sa peau contre son bras... Deux mois plus tard, il avait pu regagner la France, où l'attendaient ses études. Mais il n'était pas rentré seul: Maïwena l'accompagnait. C'était d'ailleurs elle qui portait leurs bagages, car la luxation de Christian lui interdisait de soulever le moindre poids. Auprès d'une autre femme, il en aurait évidemment été gêné, mais Maïwena était différente. Elle n'avait aucun préjugé, et traversait la vie avec une sorte d'indifférence souriante. Près d'elle, il n'avait pas besoin de se montrer à son avantage, il restait naturel et spontané, sachant qu'elle accueillait toutes ses confidences par ces simples mots:

-Tu es tellement sanuk que je t'aime!

Sanuk, c'était un adjectif thaïlandais, intraduisible en français ou en anglais. Le mot évoquait la fantaisie, l'originalité, le bonheur peut-être.

Maïwena aurait voulu que toute sa vie soit sanuk. Et c'est probablement parce que la demande en mariage de Christian lui avait paru folle, qu'elle y avait consenti.

Pendant quelques mois, elle parut s'habituer à la vie parisienne. Dans la journée, pendant que Christian travaillait, dans son bureau du quai d'Orsay, elle visitait des musées, et se passionnait pour la peinture.

Mais un soir, il trouva leur appartement désert.

Maïwena était partie, sans bagages. Il n'y avait rien compris, jusqu'à ce qu'il reçoive une enveloppe thaïlandaise. En quelques lignes imprécises, elle lui avouait être retournée chez sa tante, dans sa ville natale de Sukhotaï. Sans doute ne le trouvait-elle plus suffisamment sanuk...

Pendant trois ans, Christian avait attendu qu'elle revienne. Puis, il s'était contenté de l'espérer, sans vraiment y croire. Pour parvenir à supporter l'absence de Maïwena, il s'était consacré à sa carrière avec encore plus de ténacité. Et il avait eu l'impression de remporter une victoire sur lui-même, le jour où il s'était senti un peu moins obsédé par la jeune femme dont il avait tant aimé le sourire et le charme inconscient. Sans prétendre l'avoir oubliée, il pouvait croire que sa rupture commençait à cicatriser.

Aussitôt, pour jouer le jeu et se tromper lui-même, il avait noué quelques aventures, plus ou moins amoureuses, plus ou moins brèves... Et aujourd'hui, s'il avait besoin de revoir Maïwena, c'était pour lui demander de divorcer.

Le train approchait de Sukhotaï. Le long de la voie ferrée, Christian remarqua de somptueuses ruines de palais et de temples, qui se reflétaient dans l'eau des étangs.

En regardant ces décombres prestigieux, il comprit mieux ce que voulait dire Maïwena, lorsqu'elle affirmait que l'on ne pouvait apprécier un monument qu'à travers ses reflets. A Sukhotaï, c'était la moire de l'eau qui conférait une ultime grandeur à la misère actuelle...

Dès que le train s'arrêta, Christian descendit. Il aurait pu prendre un taxi, mais il se sentait brusquement paralysé à l'idée de revoir dans quelques instants celle qui avait été son épouse et qui, pour l'état-civil, l'était encore. Pour se donner un répit, il préféra héler un tuk tuk, c'est à dire une sorte de vélo à trois roues, conduit par un enfant.

Un quart d'heure plus tard, il découvrait la maison où Maïwena avait grandi, auprès de sa tante Sumantha.

C'était une demeure imposante mais très ancienne, à la façade décorée de lanternes sur lesquelles tournoyaient des peintures d'animaux fabuleux: lions à deux têtes, chiens ailés ou dragons crachant des flammes.

Sans la connaître, Christian reconnut la vieille dame qui lui ouvrit la porte. Ce ne pouvait être que Sumantha. Elle correspondait parfaitement à la description qu'en faisait sa nièce, autrefois, et Christian fut ému de retrouver en la voyant, les mots qu'avait employés Maïwena.

Sumantha devait avoir une soixantaine d'années, mais il était impossible de lui attribuer un âge, tant il y avait de contrastes en elle. Sous de profondes rides, elle arborait le sourire jovial d'une adolescente: un sourire qui illuminait autant son regard que ses lèvres. La première fois que Christian avait vu apparaître Maïwena, à l'hôpital de Bangkok, elle arborait le même sourire joyeux et rassurant.

-Je désirerais parler à Maïwena, dit Christian, en français.

-A quel propos ? répondit Sumantha, sans le moindre accent.

Il se demanda s'il pouvait lui dire la vérité. Peut-être Maïwena n'avait-elle jamais osé avouer à sa tante qu'elle s'était mariée à Paris ?

-Je suis ...un ami français, improvisa-t-il.

La vieille dame l'observa bizarrement, avant de conclure:

-Vous êtes son époux, n'est-ce pas ? Qu'allez-vous exiger ?

Il n'y avait plus aucune bienveillance dans son regard.

-Que voulez-vous, insista-t-elle.

-Seulement la revoir, prétendit-il. Après tout, comme vous venez de le rappeler, elle est ma femme!

Sumantha s'effaça pour le laisser entrer, et lui désigna du doigt un immense escalier illuminé par les lanternes:

-Montez. Vous pourrez la voir ce soir, lorsqu'elle rentrera.

Elle le dévisagea un instant, sans dureté, et conclut:

-Vous êtes bien tel qu'elle vous décrivait. Très beau. Mais, malheureusement, vous êtes maï sanuk.

Il n'avait pas besoin de traduction. Pour Maïwena, comme pour Sumantha sans doute, le maï sanuk était l'opposé du sanuk. Cela s'appliquait à tout ce qui n'était pas drôle. Tout ce qui était prévisible, conformiste et sans surprise.

Il ressentit une bouffée de tristesse en pensant que Maïwena le décrivait ainsi, elle qui au début de leur amour l'avait aimé pour son côté sanuk, justement.

-Vous parlez remarquablement le français, dit-il, pour faire dévier la conversation.

-J'avais épousé un Européen, avoua Sumantha. Mais lorsqu'il m'a quittée, je suis revenue à Sukhotaï. Pour survivre, il me fallait la proximité des étangs et des rivières.

-En France aussi, il y a des fleuves, murmura Christian.

Ce qui lui valut un sourire amusé de la vieille dame.

-Je doute que vous sachiez les honorer. Toutes vos religions sont si tristes. Ici, les dieux sont virils, et les déesses sont si belles qu'on les prie, même lorsque l'on ne croit plus en eux.

Avant même que Christian n'ait parlé, elle protesta:

-Et n'imaginez pas pour autant que nous soyons des sauvages primitifs. Non! Mais ici, depuis des millénaires, nous avons subi tant de guerres, tant d'invasions et de colonisations, qu'il a bien fallu s'adapter aux usages de chacun. Chaque année, nous participons ensemble à toutes les fêtes religieuses. Qu'elles soient catholiques, musulmanes ou bouddhistes. Et, fatalement, nous finissons par croire en tout. A condition que ce soit beau. D'ailleurs, la seule véritable divinité ici, c'est Mae Kongkha, la déesse des eaux. C'est elle qui nous dicte ses lois. A propos, ...A propos de rien, je vais faire porter vos bagages dans la chambre des invités. La fenêtre donne sur la rivière.

Christian se racla la gorge, pour interrompre le bavardage de la vieille dame:

-Est-ce que Maïwena habite toujours avec vous ? Ou bien a-t-elle retrouvé quelqu'un d'autre, qui...

-Vous avez raison, soupira Sumantha. C'est bien là la seule question importante. Rassurez-vous, elle demeure toujours ici. Seule, avec moi. Elle a repris un poste d'infirmière. Et elle s'est mise à peindre des tableaux sur soie, que les marchands de Bangkok vendent aux étrangers. Ces jours-ci, elle passe ses journées près de la rivière, puisque nous entrons dans la douzième lune du calendrier. Vous comprenez ce que je veux dire, n'est-ce pas ?

Non: Christian ignorait complètement ce qui se passait à Sukhotaï, en cette période de l'année.

Sumantha parut déçue:

-Ah bon ? Alors, c'est par hasard que vous êtes venu ces jours-ci. Dommage.

Puis, réalisant que Christian ne pouvait deviner ce qu'elle sous-entendait, elle daigna lui expliquer que le temps de la douzième lune, à Sukhotaï, marquait la fin de la saison des pluies. Et aussi, le pardon général des péchés.

-Tous ceux qui ont commis quelque chose de grave implorent alors l'indulgence de Mae Kongkha, la déesse des rivières.  Pour cela, ils fabriquent ce que nous appelons un krathong: ils plient une feuille de bananier en forme de nacelle, qu'ils remplissent de fleurs, d'encens et de minuscules bougies. Les plus coupables vont jusqu'à sacrifier leurs cheveux pour l'occasion. Et, le soir de la pleine lune, tous les pêcheurs tentent d'obtenir le pardon de la déesse Mae Kongkha, en déposant leurs krathong sur l'eau et en allumant les bougies. Cette nuit-là, la rivière et les étangs de Sukhotaï s'illuminent de tous les péchés... Et si ceux qu'ils ont offensés ne sont pas touchés par la grâce de la déesse et ne viennent pas leur dire qu'ils les ont pardonnés, les coupables referont un krathong l'année suivante.

-J'ignorais que Maïwena participait à ce rite, avoua Christian. Elle ne m'en avait jamais parlé.

-Evidemment, sourit Sumantha d'un air entendu. Lorsqu'elle vivait avec vous, elle se voulait moderne et souriait de ces traditions. C'est après vous avoir quitté, qu'elle a ressenti le besoin de chercher l'indulgence de la déesse. Probablement parce qu'elle ne s'est jamais pardonnée elle-même...

Au delà de la stupeur, Christian se sentait brusquement bouleversé d'apprendre que Maïwena regrettait d'être partie.

-Dans ce cas, pourquoi n'a-t-elle pas essayé de m'écrire ? Moi, je n'ai pas voulu l'importuner, elle s'était enfuie si vite.. Je pensais qu'elle souffrait de la nostalgie de son pays, ou bien qu'elle avait cessé de m'aimer.

-Vous ne vous êtes peut-être pas posé beaucoup de questions, reprocha doucement la vieille dame. Vous travailliez tellement... Je le sais par Maïwena. En fait, lorsqu'elle vous a connu, vous aviez l'épaule immobilisée, et vous lui paraissiez à la fois disponible et chaleureux. Aussi a-t-elle été d'autant plus déçue, de vous découvrir à Paris uniquement obsédé par vos projets de carrière. Il n'aurait servi à rien qu'elle vous en parle, car elle se doutait bien que vous ne changeriez pas.

-Peut-être aurait-elle dû essayer, tout de même, bredouilla Christian. J'aurais tenté de faire des concessions.

Désabusée, Sumantha haussa les épaules:

-Allons donc! Moi aussi, j'avais épousé un Européen. Et je l'aimais tellement, que je l'ai suivi jusqu'à Londres. Mais dès qu'il a retrouvé l'Angleterre, il a repris ses habitudes. Et lorsque je lui en ai fait le reproche, pour toute réponse, il a demandé le divorce. Je me sentais si rejetée, si coupable, que je me suis mise à faire des krathong, moi aussi. Jusqu'en 1975.

-C'est là qu'il vous est revenu ? interrogea Christian.

-Non, répondit-elle froidement. En 1975, j'ai appris sa mort: la patience de la déesse Mae Kongkha a ses limites.

Tous deux gardèrent un moment le silence. Tandis que Sumantha devait se souvenir de son époux anglais, Christian évoquait la grâce de Maïwena et, pour la première fois, il mesurait la confiance qu'elle lui avait manifestée en acceptant de le suivre jusqu'en France. Elle l'avait aimé avec tant de spontanéité et de naturel, qu'il n'avait même pas eu conscience des sacrifices qu'elle avait dû s'imposer pour lui. D'ailleurs, elle ne s'en était peut-être pas rendu compte, elle-même. Et lorsqu'il l'avait déçu, en travaillant trop, en ne prenant plus le temps de s'intéresser à elle, elle était repartie. Sans un reproche.

Un discret claquement de porte l'arracha aux remords qu'il était en train de se découvrir. Dix ans après, il reconnaissait encore le pas tranquillement assuré de Maïwena, avant même qu'elle n'entre dans la pièce.

Sous le volumineux turban qui enserrait son visage, elle n'avait pas changé. Peut-être avait-elle maigri, mais son regard conservait cette expression étonnée et admirative, et ce sourire faussement enjoué, qu'elle adoptait pour cacher son chagrin, lorsqu'elle était au bord des larmes.

Figée à l'entrée de la pièce, elle l'observait, sans oser croire qu'il était revenu. Puis, sur une impulsion, elle se précipita dans ses bras, en le remerciant.

A cet instant, son turban se défit un peu, et Christian s'aperçut qu'elle était complètement chauve...

-Que t'est-il arrivé ? s'effraya-t-il.

Elle, d'ordinaire si discrète, si réservée, riait et pleurait en même temps, et s'interrompait pour avouer:

-J'ai sacrifié mes cheveux, pour les offrir à la déesse Mae Kongkha, dans le krathong. Et pourtant, je n'osais plus espérer que tu reviendrais me chercher. Nous rentrerons à Paris quand tu voudras, mais promets-moi de rester jusqu'à la nuit de la douzième lune. Pour remercier Mae Kongkha, avec moi.

Sept jours plus tard, Christian et Sumantha suivirent Maïwena vers la rivière. De loin en loin, des ombres, des chuchotements attestaient que la plupart des gens de Sukhotaï était venus au bord de l'eau, quémander discrètement le pardon de leurs fautes. Et, lorsque la nuit descendit, Christian put voir s'allumer des dizaines de krathong en feuilles de bananiers, qui se mirent à flotter sur l'eau, dans un délicat parfum de fleurs.

-Cette année, c'est moi que Mae Kongkha a pardonnée, murmura fièrement Maïwena, tout en se blottissant contre le torse de Christian, qui lui donna un baiser en guise de réponse.

Emue, Sumantha les observait. Elle les trouvait beaux, tous les deux, et voulait voir dans leur harmonie la promesse de leur bonheur... Quand le krathong de Maïwena s'enflamma, Christian serra sa femme contre lui, en affirmant:

-Désormais, je t'aimerai assez pour que tu n'aies plus besoin de recourir à ces sortilèges.

Sumantha jugea qu'il était temps pour elle de regagner sa maison des lanternes: elle préférait laisser seuls les amoureux, pour qu'ils puissent faire librement de nouveaux projets, sous la protection de Mae Kongkha, la déesse des eaux...

Mais, avant de s'éloigner, elle fit signe à Christian de venir vers elle, seul, et elle lui murmura:

-Surtout, n'avouez jamais à Maïwena que vous étiez venu pour divorcer!

Il se demanda longtemps comment elle avait pu deviner...

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