CRIMES SECRETS

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3341

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (12 Juillet 2011)

 

Dès qu’elle eut fini de déjeuner, dans la vaste salle à manger des « Tournesols », Jeanne Mongrand quitta la table individuelle qui lui était réservée, et elle se dirigea vers la terrasse, pour faire une sieste face au soleil.

Tout en s’installant sur une chaise-longue, elle jeta un regard indifférent sur la vallée qui s’étendait devant elle. Certes, l’environnement de cet établissement était superbe. Le personnel se montrait aussi souriant que dévoué, et les repas étaient bons et copieux. Bref Jeanne n’avait rien à reprocher aux « Tournesols ».

Mais elle s’y ennuyait. Plus encore que chez elle.

Et sa mélancolie devait être perceptible, car presque aussitôt Amanda, l’une des hôtesses de l’établissement, se dirigea vers elle pour lui demander gentiment :

-Avez-vous bien déjeuné ? Comment vous sentez-vous ?

Jeanne eut un geste désabusé de la main :

-Je voudrais rentrer chez moi. Même s’il est vrai qu’ici ou ailleurs, plus rien ne peut m’arriver.

-Vous partirez dans moins d’un mois, lui rappela Amanda avec un sourire exagérément aimable. Et nous vous regretterons, vous le savez bien.

-Bien sûr, se força à répondre Jeanne.

Elle aurait voulu rappeler à Amanda qu’elle avait 48 ans, et qu’elle détestait qu’on lui parle comme à une enfant, même si elle savait qu’on la considérait ici comme une malade.

-Et pourtant, protesta-t-elle intérieurement, j’ai moi-même décidé de me faire hospitaliser ici. Parce que je sais que je suis alcoolique.

Le docteur Tournier lui avait conseillé de venir passer trois mois aux « Tournesols » pour suivre une cure de désintoxication. Ce médecin ne voulait pas admettre qu’elle avait besoin de whisky pour surmonter le choc que lui avait causé la mort de son mari.

-Mais moi, je n’ai plus vraiment envie de me soigner, se répéta Jeanne encore une fois, tout en cherchant à s’évader dans le sommeil.

Malgré le traitement qu’on lui administrait, elle souffrait du manque d’alcool, elle avait la sensation factice que son corps serait plus souple et son esprit plus vif si seulement elle pouvait s’humecter les lèvres de quelques gouttes de whisky.

Et lorsqu’elle s’éveilla de sa sieste, une heure plus tard, elle gardait encore l’impression d’avoir mal dormi, tant elle se sentait privée d’alcool.

Elle avait été réveillée par le bruit du moteur diesel du taxi de Patrick Fougeray, le garçon qui amenait les nouveaux curistes aux « Tournesols » et qui, à la fin de leur traitement, les raccompagnait à la gare.

-Quel est celui qui repart aujourd’hui, demanda Jeanne.

-Personne, lui répondit Amanda. Patrick est venu conduire ici un nouveau couple. Monsieur et Madame Coudeville.

Amanda interrompit ses explications devant le regard stupéfait que lui jetait Jeanne.

-Elle souffre tellement du manque d’alcool, qu’elle n’arrive pas à suivre une conversation, en conclut la jeune hôtesse.

Mais elle se trompait car, dès qu’elle se tut, Jeanne demanda :

-S’agit-il de Charles Coudeville ?

Agréablement surprise de constater que son interlocutrice l’avait écoutée, Amanda lui répondit :

-J’ignore le prénom de cet homme. Lui il ne suivra pas de cure de désintoxication, il ne vient que pour accompagner sa femme. Elle, c’est Carole Coudeville. On m’a dit qu’elle avait fait une carrière de journaliste internationale. Il paraît qu’elle revient presque chaque année suivre une cure, et qu’elle…

Amanda dut s’interrompre, tant Jeanne paraissait bouleversée.

-Je suppose que vous les avez connus, demanda-t-elle.

Jeanne hésita un instant, avant de confier, à regret :

-Oui. Il y a plusieurs années. Mais je ne crois pas qu’ils se souviennent encore de moi.

Bizarrement, Amanda eut l’intuition que Jeanne lui mentait. Et qu’elle avait tenu un rôle important dans l’existence des Coudeville. Car son regard brillait d’excitation et, pour la première fois depuis qu’elle était hospitalisée aux « Tournesols », elle semblait ne plus s’ennuyer.

Le soir même, Jeanne s’attarda au restaurant beaucoup plus longtemps que d’ordinaire, comme si elle cherchait à rencontrer quelqu’un. Pourtant, elle ne salua pas Madame Coudeville quand celle-ci vint prendre son repas dans la salle à manger. Comme beaucoup d’alcooliques qui avaient replongé dans leur penchant depuis leur précédente cure, Carole Coudeville se présentait aux serveurs comme si elle était hospitalisée aux Tournesols pour la première fois, et elle faisait semblant de ne reconnaître personne.

Agacée par ce manège, Jeanne remonta dans sa chambre.

Pourtant, le lendemain, elle exigea que Gabriel, qui assurait le service de midi, l’installe à proximité de la table de ces nouveaux arrivants. Et, sous prétexte de demander à Madame Coudeville du sel, elle engagea la conversation avec elle :

-Je devine que vous êtes nouvelle ici ? Car je ne vous ai encore jamais croisée dans les jardins ni dans les couloirs des « Tournesols ».

Gabriel nota qu’elle ne se présentait pas à Madame Coudeville, et qu’elle ne lui rappelait pas non plus que toutes deux s’étaient connues dans le passé. Il aurait été curieux d’écouter la suite de leur conversation, s’il n’avait pas dû aller desservir d’autres tables.

Lorsqu’il revint, il entendit Jeanne demander à Madame Coudeville si elle avait amené avec elle son mari.

-Bien sûr, répondit celle-ci, visiblement étonnée par la question. C’est le monsieur que vous voyez, assis à côté de moi.

Et là, ce fut au tour de Jeanne de paraître stupéfaite. Elle ouvrit la bouche pour parler, puis se ravisa. Et elle se concentra sur son assiette, mais elle restait visiblement perturbée.

Le lendemain, elle profita de ce que Madame Coudeville s’était fait monter son repas dans sa chambre et que Monsieur Coudeville dînait seul, pour se rapprocher de lui et l’interroger :

-Vous appelez-vous Charles Coudeville ?

L’homme sourit, en signe d’acquiescement.

Aussitôt, elle baissa la voix pour lui demander s’il avait habité en 1993 à Candau-sur-Marne.

-En effet, répondit Monsieur Coudeville sans cesser de sourire. Nous serions-nous rencontrés là-bas ?

-Non, avoua Jeanne. C’est plus compliqué. Car je ne vous connais pas. Mais j’ai fréquenté à cette époque un homme qui se faisait appeler Charles Coudeville et qui prétendait habiter à Candau-sur-Marne. 9, rue des Vieilles Ecuries.

-C’était exactement mon adresse, sursauta l’homme. Mais je vous certifie être le seul Charles Coudeville à y avoir vécu. Ma femme pourra aussi vous le confirmer dès qu’elle se sentira mieux.

-Je vous crois, admit Jeanne. Mais si je vous ai posé cette question, c’est parce que je désirerais retrouver cet homme. Or, vous le connaissez sûrement. Ce doit être l’un de vos frères, de vos cousins ou de vos amis, qui utilise votre identité. Ne craignez surtout pas que je lui cause des ennuis, je désire seulement lui parler. Après tant d’années, il me reste encore une question à lui poser.

Monsieur Coudeville réfléchit, mais dut admettre qu’il ne voyait pas qui avait bien pu se faire passer pour lui :

-Ma femme et moi avons longtemps habité à Candau-sur-Marne, mais jamais rien ne m’a laissé penser que quelqu’un usurpait mon identité. De plus, mon unique frère est mort en 1988. Pourriez-vous me dire si cet homme vous a causé du tort ?

Jeanne paraissait encore plus blessée que déçue. Au point de se laisser aller à confier à Monsieur Coudeville, qu’elle avait eu une liaison avec l’homme qui usurpait son identité. En 1993, elle était encore célibataire, et elle avait cru aux projets d’avenir qu’il lui offrait. Certes, il ne la recevait pas chez lui, car il était marié mais, après quelques semaines, il avait décidé de divorcer pour vivre avec elle. Et elle y avait cru.

Elle avait été d’autant plus désespérée lorsqu’il l’avait abandonnée !

-Comme dans les romans du dix-neuvième siècle, il m’a quittée du jour au lendemain. Sans même une explication. Je n’ai pas osé le relancer, pour ne pas perturber son épouse, mais je l’aimais trop pour pouvoir oublier sa trahison. Que j’ai vécue comme un crime. J’ai continué d’en souffrir, même lorsque je me suis mariée avec Stéphane Mongrand. Bref, lorsque l’on m’a dit que M. et Mme Coudeville allaient séjourner ici, je m’attendais à revoir cet homme-là… Puis j’ai espéré que vous pourriez au moins me dire de qui il s’agissait.

-Hélas non, sourit son interlocuteur, sans que l’on puisse savoir s’il avait pitié de Jeanne ou s’il se moquait de sa naïveté.

D’ailleurs, il avait fini de dîner et déjà il quittait la table.

Ce fut le lendemain soir qu’en remontant de la salle à manger, Jeanne trouva devant sa porte un paquet joliment enveloppé. Sur un bristol agrafé à l’emballage, quelqu’un avait simplement écrit : « Je vous remercie pour le soutien que vous m’avez apporté ». La signature était trop illisible pour que Jeanne puisse identifier la personne qui se montrait aussi reconnaissante envers elle…

Néanmoins, heureuse d’avoir pu aider quelqu’un, par ses conseils ou simplement son écoute, elle déballa son cadeau dès qu’elle fut dans sa chambre, et découvrit  un superbe bocal de mandarines confites. Elle se sentit transportée de plaisir quand elle l’ouvrit et qu’elle y retrouva un parfum d’armagnac.

Goulûment, elle avala très vite deux mandarines, puis trois. Enfin elle avait l’impression de rassasier son corps de ce désir d’alcool qui la minait depuis son arrivée aux « Tournesols ». Il lui semblait maintenant que l’armagnac réchauffait ses veines comme ses artères, et qu’elle se sentait plus forte, plus dynamique.

-Merci, murmura-t-elle à l’intention de ce donateur anonyme. Tout en reprenant une mandarine.

Maintenant, elle avait la tête en feu, mais elle se sentait repue… Presque ivre…

Alors, brusquement, elle prit conscience qu’elle venait de retomber dans cet alcoolisme qu’elle combattait depuis son arrivée aux « Tournesols ». Les fruits imbibés d’armagnac qu’elle venait de manger allaient ranimer sa dépendance à l’alcool, et anéantir tous les efforts qu’elle avait déjà consentis pour se guérir.

Maintenant, elle regrettait d’avoir cédé à cette tentation, et elle ne ressentait plus aucun plaisir. Seulement de la honte…

-Pourtant, ce n’est pas ma faute, se répétait-elle en tremblant. Le vrai responsable est celui qui m’a offert ce bocal de fruits. Je l’ai ouvert sans me douter que les mandarines avaient macéré dans l’armagnac… Non, décidément, je n’y suis pour rien !

Elle sentait qu’il lui fallait faire des efforts pour garder intacte sa colère, tant elle avait brusquement sommeil. Ce devait être une réaction normale de son corps, qui avait ingurgité trop d’alcool, après plusieurs semaines de sevrage.

L’une de ses dernières réflexions encore nettes fut pour blâmer le maladroit qui avait voulu la remercier en lui offrant ces mandarines, alors qu’il ne pouvait pas ignorer qu’elle était venue aux « Tournesols » pour combattre son alcoolisme.

La colère lui restitua une partie de ses forces, au point qu’elle réussit à se redresser pour aller appuyer sur la sonnerie d’appel.

Elle garda le doigt figé sur le bouton, pour résister au sommeil qui commençait à la gagner. Et elle ne se sentit sauvée que lorsque Gabriel entra en courant dans sa chambre :

-Que vous arrive-t-il, Madame Mongrand ?

Maintenant elle tremblait, et était secouée de spasmes au point de ne plus pouvoir parler distinctement.

Mais Gabriel avait suffisamment d’expérience pour deviner, au moins en partie, ce qui s’était passé :

-Allons bon ! Vous aviez dissimulé de l’alcool dans vos bagages ? Voyons, Madame Mongrand, c’est indigne de vous ! Et surtout de tous les efforts que vous avez faits jusqu’à présent pour vous guérir de cette dépendance !

Elle était désormais bien incapable de lui expliquer qu’on lui avait offert à son insu ce bocal de mandarines saturés d’armagnac. D’ailleurs, elle ne désirait plus que dormir, et elle sentit à peine qu’il la soulevait entre ses bras.

Inerte et pantelante, elle se laissa emmener…

Ce fut seulement lorsqu’elle reprit conscience, qu’elle constata qu’elle n’était plus dans sa chambre mais dans une salle de soins des « Tournesols ».

Une femme en blouse blanche s’approcha aussitôt d’elle pour lui demander si elle avait de la famille à prévenir :

-Vous n’aviez mentionné aucun nom de personne proche, sur la fiche que vous avez remplie à votre arrivée.

-Bien sûr, soupira Jeanne. Puisqu’il ne me reste plus aucun parent, depuis que mon mari est mort.

-Je comprends, répondit l’infirmière. C’est pour cela que vous avez voulu mettre fin à vos jours, n’est-ce pas ?

-Pas du tout, protesta Jeanne. Je n’ai jamais pensé à me suicider. Je ne voulais même pas boire d’alcool, mais on m’a offert ce bocal, que j’ai ouvert sans me douter que les fruits avaient macéré dans l’armagnac. Ensuite…

Elle s’interrompit en devinant que l’infirmière ne la croyait pas. Celle-ci en profita pour lui demander :

-Et les somnifères ? Allez-vous me dire qu’ils avaient été versés dans le bocal, eux aussi ? Alors que vous avez avalé une dose mortelle…

-Je l’ignorais, s’écria Jeanne, spontanément.

Avant de réaliser ce que cette information signifiait. Quelqu’un avait donc essayé de l’empoisonner…

Mais qui ? Aux Tournesols, elle n’avait noué que des relations superficielles. Et sa mort ne bénéficierait à personne, puisque, depuis le décès de son mari, elle n’avait plus aucune famille.

-Voyons, Madame Mongrand, parlez librement, insistait l’infirmière.

Alors, comme elle sentait qu’on ne la croirait pas, quoi qu’elle dise, Jeanne fit semblant d’acquiescer :

-Oui, admit-elle. J’ai cédé à la tentation de l’alcool. Ensuite, j’ai eu honte. Et j’ai voulu m’empoisonner. Cela me confirme que l’alcool ne me vaut rien, et que je dois poursuivre ma désintoxication.

Comme elle l’avait prévu, l’infirmière parut rassurée par sa nouvelle attitude. Elle lui indiqua qu’elle devrait réitérer ses aveux devant le médecin, dès le lendemain, puis devant un policier.

Quand elle sortit, Jeanne se retrouva enfin seule, et elle put alors réfléchir sur les raisons de ce qu’il fallait bien considérer comme une tentative de meurtre.

A vrai dire, elle ignorait pourquoi on avait voulu la tuer, mais elle croyait savoir qui avait agi.

Et elle le dit à Madame Coudeville, dès que celle-ci vint lui rendre visite, seule, puisque son mari avait dû rentrer précipitamment chez eux.

-C’est dommage, murmura Jeanne, sur un ton volontairement mystérieux. J’aurais voulu discuter avec lui aussi. Pour savoir qui de vous deux a décidé de m’empoisonner.

Madame Coudeville joua la stupeur :

-Que me racontez-vous ?

Alors, pour montrer qu’elle n’était pas dupe de cet étonnement, et qu’elle avait le temps de parler, Jeanne se redressa négligemment sur son lit :

-J’ai réfléchi. C’est après avoir fait des confidences à votre mari que j’ai trouvé devant ma porte un bocal de mandarines saturées d’armagnac et de somnifères. Vous saviez que je ne résisterais pas à la tentation, et que ma mort aurait l’apparence d’un suicide. C’était astucieux. Malheureusement pour vous, j’ai eu des remords et j’ai appelé au secours. Me voici sauvée. Votre tentative de meurtre m’a même aidée à prendre conscience de la valeur de la vie. Désormais, j’ai envie de guérir. Et, avant de savoir si je dois vous dénoncer, je désire savoir pourquoi vous avez voulu me tuer.

Pour ne pas répondre encore, Madame Coudeville demanda :

-Je suppose que vous avez informé les médecins de vos soupçons ?

-Non, confia Jeanne. Mais si vous essayez de me tuer à nouveau, l’infirmière comprendra que vous seule pouvez être coupable. Vous avez donc plutôt intérêt à m’indiquer la raison de votre geste.

Madame Coudeville hésita bien encore, mais elle dut réfléchir que Jeanne ne paraissait pas déterminée à la livrer à la police, et elle lui révéla la vérité en quelques phrases.

Oui, en effet, c’était elle et son complice qui avaient décidé d’empoisonner Jeanne.

-Nous avons eu peur de vous, de ce que vous saviez peut-être. Maintenant, je dois vous avouer que j’ai commis un crime, il y a plusieurs années. A cette époque, j’étais bien mariée avec Charles Coudeville. Je l’aimais passionnément. Au point que j’ai cru devenir folle, le soir où il m’a annoncé qu’il allait me quitter, pour suivre une femme dont il était tombé amoureux. Aujourd’hui, je suppose qu’il s’agissait de vous, mais en 1993, il ne m’a pas dit le nom de sa maîtresse. Moi je l’ai supplié de rester avec moi, je lui ai rappelé tout ce que j’avais fait pour lui… Il n’a rien voulu entendre. Il vous aimait. Alors, pour le garder tout de même, j’ai fait semblant de me résigner, mais je suis allée chercher mon revolver et je l’ai abattu.

C’était seulement en le voyant mort qu’elle avait compris la gravité de son geste. Elle avait décidé de se dénoncer à la police, et elle avait appelé son frère pour lui raconter ce qu’elle avait fait. C’était lui qui s’était opposé à ce qu’elle s’accuse de ce crime. Il avait même réussi à la convaincre qu’elle était moins une meurtrière qu’une femme blessée. Et il avait proposé de la débarrasser du corps de Charles en allant le jeter dans la Marne. Alors, parce qu’il était son frère cadet et qu’il disait avoir encore besoin d’elle, elle avait accepté de se taire. Et d’échapper à la justice. Quelques jours plus tard, elle était partie faire un reportage en Finlande, et là-bas c’était son frère qui l’avait accompagnée en se faisant passer pour son mari.

-Depuis, nous avons quitté Candau-sur-Marne, ce qui lui permet de tenir officiellement le rôle de Charles, conclut Madame Coudeville. Lorsqu’il rencontre une fille qui lui plaît, il me présente comme une épouse tolérante. Nous nous entendons si bien qu’on avait peu à peu oublié ce meurtre… jusqu’à ce que vous veniez nous le rappeler, avec vos questions ! Voilà, vous savez tout. Je suppose que vous allez me livrer à la police, murmura Madame Coudeville. Dans ce cas, je vous demande seulement d’épargner mon frère, qui n’a été que mon complice, après que j’ai tué seule mon mari.

-Mais non, répondit Jeanne, avec une douceur qui la surprit elle-même. Ce que je retiens surtout de vos aveux, c’est que Charles, l’homme que j’aimais, ne m’a jamais trahie. Il m’aimait et il était sincère quand il se disait prêt à partir avec moi. Cela suffit à me réconcilier avec la vie, et à me donner envie de guérir. Pour le reste, je n’ai pas le droit de vous juger. Parce que moi aussi, j’ai tué mon mari, Stéphane Mongrand. Et ce n’était pas par amour, comme vous, mais seulement pour hériter plus vite de sa fortune. Je l’avais épousé dans l’espoir de réussir à oublier Charles. Et je l’ai assassiné. Mais lorsque j’ai vu que la police ne me soupçonnait pas et que j’avais commis un crime parfait, c’est là que les remords sont venus m’assaillir. Depuis plus de dix ans, j’essaie de les diluer dans l’alcool…

-Je m’en doutais, soupira Madame Coudeville. Votre désespoir était trop lourd pour être causé par le simple deuil de votre mari. Il se serait adouci au fil des années, si vous n’aviez pas le souvenir de l’avoir tué. Je vous comprends, moi qui vis le même enfer, et qui entame ma septième cure de désintoxication…

Désormais, chacune des deux femmes portait, en plus de ses remords, le poids du crime commis par l’autre.

Elles ne savaient pas encore si cette complicité allaient les accabler davantage, ou finir par les soulager…