LES ABSENCES DE VALENTINE

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3582

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (23 Février 2016)

 

Cela vous paraîtra sans doute difficile à croire, mais je ne m’étais douté de rien. Et pourtant, je ne suis pas un homme naïf. Depuis presque trente ans que j’exerce la profession d’avocat, j’ai entendu mes clients me confier toutes sortes de mensonges, trahisons et crimes. Jamais je ne me suis montré choqué, je les ai même encouragés à poursuivre leurs aveux, pour bien connaître leur dossier et préparer au mieux leur défense. A la fin de leurs procès, la plupart d’entre eux m’ont félicité pour ma compréhension et mon absence de préjugés…

Mais dès que je rentrais chez nous, dans notre maison familiale, sur les bords de la Loire, j’avais pour principe de ne jamais mettre en doute ce que me disaient ma femme ou mon fils, afin justement qu’ils n’aient pas la sensation que je les traitais avec la même suspicion que mes clients, ou les adversaires de mes clients.

Bien sûr, je sais que mon fils a parfois abusé de ma confiance, en me racontant que tous ses copains avaient eu comme lui une mauvaise note en géométrie alors qu’en réalité il était le seul à n’avoir pas suffisamment préparé ses exercices. Il lui est arrivé aussi de me demander de l’argent de poche en prétendant que sa mère avait oublié de lui remettre la somme prévue, ce qui était faux, mais lui permettait de s’acheter une maquette d’avion à construire ou la dernière version d’une console de jeu. Je sentais intuitivement qu’il me mentait, mais je ne lui ai pas fait de reproches parce qu’il n’a pas abusé de mon indulgence et que, pour tout dire, je m’étais comporté de la même façon avec mon père, trente ans plus tôt.

Aujourd’hui, mon fils achève brillamment ses études d’ingénieur, et s’il continue d’habiter chez nous, c’est parce qu’il se sent bien, entre sa mère et moi.

D’ailleurs, comme le répète mon oncle Michel, tout le monde se sent à l’aise chez nous, peut-être parce que nous formons une famille joyeusement unie, une famille où chacun connaît et accepte les petits défauts des autres, par affection plus que par habitude.

Et moi aussi, je me sentais bien chez nous. Jusqu’à ce soir : il a suffi d’un simple coup de téléphone en fin d’après-midi pour que je découvre que notre apparent bonheur familial repose sur un mensonge…

J’étais en train de relire la plaidoirie que je présenterai lundi prochain devant la cour d’assises d’Orléans, quand le téléphone a sonné.

-Bonjour, s’est exclamée la voix d’une jeune femme. Je souhaiterais parler à Valentine.

Dès que j’ai répondu qu’elle était sortie, mon interlocutrice a demandé :

-Je suppose que vous êtes son mari ? Moi je suis Laetitia, sa monitrice de danse orientale. Je m’inquiétais juste de savoir comment elle allait, parce qu’elle n’est pas venue aux trois derniers cours, alors que jusqu’à présent elle se montrait très assidue. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé de grave ?

A tout hasard, j’ai répondu qu’elle allait bien et que, même si elle avait dû interrompre ses leçons pour régler quelques formalités sans importance, elle reprendrait bientôt la danse orientale. Et j’ai raccroché, très vite, avant que cette jeune femme ne risque de me poser d’autres questions.

Mais, depuis cet appel, je m’interroge. Car Valentine ne m’a jamais dit qu’elle avait interrompu ses cours de danse orientale. Et hier soir, elle est même rentrée assez tard, apparemment épuisée, en prétendant que Laetitia était trop exigeante et qu’elle ne faisait aucune différence entre ses jeunes élèves, âgées d’une vingtaine d’années à peine, et elle qui vient de dépasser la cinquantaine… Pour la re-motiver, je lui ai rappelé que son métier de professeur d’allemand était très accaparant, et qu’elle devait absolument conserver une activité physique pour sauvegarder son équilibre.

Maintenant, je pense qu’elle a dû s’amuser de ma naïveté, en m’écoutant l’encourager à poursuivre la danse orientale, alors qu'elle utilise ces prétendus cours comme un alibi pour s’absenter de notre maison en toute discrétion.

Bien sûr, ma première pensée est que ma femme me trompe. Valentine est assez attirante pour que certains de ses collègues lui fassent des avances. L’année dernière, elle recevait même des messages amoureux d’un de ses élèves. Elle me l’avait raconté en riant, elle trouvait charmant que ce garçon de 17 ans lui envoie des courriers enflammés, même si elle n’excluait pas qu’il utilise ce procédé pour avoir de meilleures notes en allemand. Je lui avais répondu sur le même ton amusé qu’elle était assez belle, assez lumineuse, pour qu’un adolescent la désire, mais je ne m’étais guère soucié de cette anecdote, parce que je n’imaginais pas ma femme nouant une liaison avec un garçon encore plus jeune que notre fils.

Pourtant, encore cette année, ce garçon lui a écrit au lycée pour lui annoncer qu’il avait réussi son baccalauréat, en partie grâce à la qualité des cours qu’elle lui avait donnés. Il ajoutait qu’il était inscrit en faculté de lettres et qu’il espérait la revoir… Ma femme paraissait émue devant cet attachement un peu naïf, mais moi, sans doute trop sûr de moi, j’avais persisté à ne pas m’en soucier. Aujourd’hui même, je ne peux imaginer qu’elle entretienne une liaison avec un garçon de cet âge, mais j’ai peut-être tort.

En revanche, je sais qu’elle est très amie avec son collègue Philippe Pourret, qu’elle a invité à dîner chez nous à plusieurs reprises. Je n’avais guère sympathisé avec Philippe, un prof qui me paraissait très sûr de lui et particulièrement autoritaire. Mais son épouse l’a quitté récemment, et le choc de son divorce l’a rendu plus ouvert aux autres, plus sensible.

Je réalise aujourd’hui que cet homme se retrouve seul et qu’il pourrait être tenté de se rapprocher de Valentine. Tandis qu’elle pourrait être émue par sa situation…

Et moi, trop sûr de la stabilité de notre couple, j’avais été le premier à proposer à Philippe de venir dîner plus fréquemment chez nous, je l’avais même invité à venir cet été partager nos vacances dans la petite maison que nous retapons sur la côte normande.

-C’est une excellente idée, avait souri Valentine.

Désormais, je n’ai plus aucune envie de recevoir Philippe au mois de Juillet. Et je trouve un prétexte pour annoncer à Valentine, dès qu’elle rentre de son lycée, que nous sommes contraints d’annuler notre invitation :

-Mon oncle Michel m’a dit qu’il souhaitait passer quelques jours chez nous, cet été. Or, notre maison est trop petite pour que nous accueillions en même temps Michel et Philippe.

-Mais bien sûr, sourit Valentine. Et à vrai dire, cela tombe plutôt bien. Parce que Philippe craignait de te vexer en déclinant ton invitation, mais il n’avait plus très envie de nous rejoindre. Il vient de faire une rencontre. Il ignore encore si cette liaison sera durable, mais du moins cela l’aide à surmonter le choc de son divorce.

Je bougonne que j'en suis heureux pour lui, tout en admettant intérieurement que je me suis encore trompé. Il suffit de voir combien Valentine est contente que son collègue fasse des projets avec une autre femme pour avoir la certitude que Philippe n’est pas son amant.

Je ne vois pas dans notre entourage d’autres hommes que je pourrais soupçonner, mais après tout il se peut qu’elle ait une liaison avec quelqu’un que je ne connais pas. Elle n’a pas pu le rencontrer aux cours de danse orientale puisque Laetitia ne donne ses leçons qu’à des femmes, mais elle a pu faire sa connaissance à la chorale, dans laquelle elle chante tous les lundis soirs, avec mon oncle Michel.

Je décide donc d’interroger Michel sur ce point. Lui et moi sommes assez proches pour que je puisse lui confier librement mes inquiétudes.

Officiellement, Michel est mon oncle, le plus jeune frère de mon père. Mais il est surtout mon meilleur ami. Il n’a que huit ans de plus que moi, et nous partageons une profonde complicité depuis mon adolescence. C’est lui qui m’a fait fumer ma première cigarette quand j’avais 17 ans, c’est aussi à lui que j’ai confié mes premiers secrets amoureux. Et quand j’ai eu 40 ans, c’est lui qui m’a conseillé de faire de la natation chaque semaine, pour retrouver une silhouette plus sportive. En contrepartie, lorsqu'il a pris sa retraite de général de l’armée de l’air, je l’ai encouragé à réaliser son vieux rêve de se lancer dans l’écriture d’un roman. En signe de gratitude, il m’a dédié le troisième livre qu’il a réussi à publier. Lui et moi sommes donc très complices, même s’il n’a pas la même expérience conjugale que moi puisqu’il ne s’est jamais marié. Michel a toujours utilisé son charme naturel pour multiplier les aventures, il n’a connu l’amour qu’au pluriel. Encore aujourd’hui, à 62 ans, il profite de sa silhouette d’athlète pour se partager entre plusieurs maîtresses, qui toutes se croient uniques dans sa vie.

-Je te sens perturbé, s’écrie-t-il en m’ouvrant la porte de son élégant appartement.

Son accueil facilite mes confidences. Je lui avoue tout, le coup de téléphone de Laetitia et mes craintes à propos de ce que fait Valentine quand elle prétend suivre des cours de danse.

Loin de me plaindre, il éclate de rire :

-Voyons, tu ne soupçonnes tout de même pas ta femme de te tromper ? Elle t’adore !

-Qu’en sais-tu ?

-Elle me l’a encore dit le mois dernier, un soir où j’étais venu faire du bricolage chez vous. Toi tu étais parti plaider devant le tribunal de Tours, et elle se plaignait que tu lui manquais. Elle craignait même que tu ne profites de ces déplacements professionnels pour t’offrir quelques incartades.

Allons bon ! Me voici stupéfait d’apprendre que Valentine se soucie de ma fidélité, tout comme moi j’ai peur de la perdre. Mais cela ne suffit pas à me prouver qu’elle n’a pas d’amant. Si elle n’avait rien à se reprocher, elle m’aurait raconté ce qu’elle fait en remplacement de ses cours de danse orientale.

-Elle t’adore, me répète Michel, comme s’il tenait à m’en convaincre.

Et je sens que je n’en apprendrai pas davantage avec lui.

A tout hasard, quand ma femme rentre de son lycée, je prétends lui trouver l’air fatigué et je lui demande si elle ne travaille pas trop. Plus perfidement, je fais aussi semblant de craindre que ses cours de danse ne soient trop intenses. Elle élude la question, pour me rappeler qu’elle est heureuse d’avoir pu reprendre toutes ses activités et qu’elle s’ennuierait sans ses loisirs.

-J’ai besoin d’agir, tant que j’en aurai la force, soupire-t-elle.

Cette réflexion amère me ramène trois ans plus tôt, au moment où Valentine avait appris qu’elle était atteinte d’un cancer du sein. La pire des périodes pour notre couple, parce que je devais absolument me montrer positif et optimiste, pour soutenir ma femme, alors que j’étais terrorisé à la perspective de la perdre peut-être. Je me cachais pour pleurer, j'avais perdu le sommeil sans oser m'en plaindre, jusqu’à ce que nous apprenions qu’elle bénéficiait d’une rémission. Si j’évite de repenser à cette année de peur et de souffrance, c’est parce que j’ai choisi d’effacer ce souvenir de ma mémoire.

Mais aujourd’hui, je me demande si Valentine ne profite pas des horaires du cours de danse pour subir une nouvelle série d’examens médicaux ou expérimenter un nouveau traitement, sur lesquels elle garderait le silence de peur de m’inquiéter.

-Peut-être, admet cette fois Michel, quand je lui fais part de cette crainte. Je connais bien Valentine, elle me paraît tout à fait capable d’aller seule subir ses examens, en se privant de ton soutien, juste pour ne pas t’inquiéter. Parce que, lorsqu’elle a eu son cancer, elle avait bien remarqué à quel point tu étais effrayé et elle se reprochait de te perturber autant, malgré elle. Crois-moi, tu as beaucoup de chance d'avoir une femme qui t'aime tellement...

Mon oncle croit me rassurer avec ces mots, mais moi je ne peux pas supporter l'éventualité que Valentine soit en danger. Maintenant, je sens que je préférerais qu’elle me trompe, ou même qu’elle me quitte. Car je ne l’aime pas seulement par égoïsme, malgré le plaisir que j’ai de la retrouver. Non j’ai besoin de savoir qu’elle vit, et qu’elle est heureuse. Quitte à ce que ce soit loin de moi.

-Mais tu pleures, s’écrie Michel.

Il a raison. Sans m'en rendre compte, j’ai laissé échapper quelques larmes d’émotion, à la seule perspective que Valentine puisse être ré-attaquée par cette affreuse maladie.

-Tu es trop sensible, sourit mon oncle.

Non, j’aime ma femme. C’est tout, et cela me semble normal, même après trente ans de mariage, puisque toutes ces années n’ont fait que me confirmer que j’avais eu raison de vouloir vivre avec Valentine, et fonder avec elle une famille, en toute confiance.

Mais comme mon cher oncle est incapable de comprendre le bonheur que l’on éprouve à partager toute sa vie auprès de la même femme, je préfère abréger ma conversation avec lui. Et aller retrouver Valentine, que j’invite à dîner au restaurant, en tête à tête.

-Sans Cyril, s’inquiète-t-elle aussitôt.

Je lui rappelle que notre fils est adulte, qu’il part chaque été seul en vacances à l’étranger et qu’il pourra donc, pour une fois, s’improviser un repas en choisissant ce qu’il préfère dans le congélateur.

-Ce soir, j’ai besoin d’être seul avec toi.

-Pourquoi, s’étonne-t-elle. Tu veux me lire ta prochaine plaidoirie ?

Ce qui me fait prendre conscience que, trop souvent, je ne m’isole avec elle que pour solliciter son avis sur les dossiers de mes clients.

-Non, protesté-je très vite. Je veux qu’on aille dîner ensemble pour que nous parlions de nous. De nos soucis, peut-être, mais surtout de nos envies. Je voudrais te répéter que c’est grâce à toi que je suis heureux, et apprendre ce que je pourrais faire pour te rendre plus heureuse, toi !

-J’ai l’impression que tu as quelque chose à te faire pardonner, sourit-elle avec son indulgence habituelle.

Mais elle accepte que je l’invite chez « Tardi », son restaurant corse préféré, celui où nous avions joyeusement fêté nos vingt-cinq ans de mariage avec notre famille et tous nos amis. Ce soir, nous en profitons mieux, puisque nous y sommes seuls, tous les deux.

Valentine en profite pour m’avouer, pour la première fois, son angoisse d’être bientôt mise à la retraite :

-Toi tu pourras être avocat aussi longtemps que tu voudras, tu continueras de recevoir tes clients et d’élaborer des stratégies pour eux, mais moi je serai bientôt mise à la retraite, que je le veuille ou non.

Elle a raison. Je n’y avais jamais pensé, mais je lui promets de m’arrêter de travailler en même temps qu’elle.

Ce qui nous permettra de programmer ensemble des voyages et de nouvelles activités, sportives ou politiques.

-Tu ne m’as jamais laissé entendre que tu t’intéressais à la politique, s’étonne-t-elle.

Forcément, puisque je viens de m’inventer ce projet. Histoire de lui démontrer que nous avons encore beaucoup à faire, beaucoup à apprendre, autant de la vie que de nous-mêmes.

-Lorsque deux personnes s’aiment et se complètent comme nous, il ne leur reste jamais assez de temps à partager. Un jour, dans très longtemps, l’un de nous deux mourra et l’autre regrettera tous les petits moments qui auront été gaspillés.

Maintenant, c'est au tour de Valentine d'être émue. Elle répond à son tour qu’elle m’aime, qu’elle a été heureuse de traverser sa vie à mes côtés, et qu’elle espère que nous allons rester ensemble encore longtemps, attentifs l’un à l’autre…

Durant tout le repas, nous échangeons des serments, comme nous le faisions pendant nos fiançailles. Par exemple, nous nous jurons de nous retrouver seuls tous les deux pour dîner une fois par mois chez « Tardi ». Et je me réjouis de cette promesse, même si je sais déjà que ma femme y renoncera  à chaque fois que notre fils lui paraîtra malade ou préoccupé.

A l’instant où on les fait, toutes les promesses sont belles.

Malheureusement, Valentine ne profite pas de notre intimité retrouvée au cours de ce repas pour me révéler ce qu’elle faisait durant ses prétendus cours de danse. Je le regrette car ses aveux m’auraient montré qu’elle regrettait ce qu’elle avait fait, ou du moins qu’elle y renonçait. Mais je me console en me répétant qu’elle n’a pas non plus profité de ce repas en tête à tête pour m’annoncer son intention de me quitter, et c’est tout de même le plus important. Elle m’aime encore, elle est prête à partager de nouveaux projets avec moi, je me charge donc de retenir son attention jusqu’à …la fin !

Et je reste dans ces heureuses dispositions en rentrant chez nous.

-Je t’aime, Valentine, lui dis-je en la regardant droit dans les yeux.

Je n’ai jamais été aussi sincère.

Maintenant, peu m’importe la manière dont elle occupait son temps lorsqu’elle prétendait suivre des cours de danse orientale. Même si elle m’a trompé, je ne lui en veux plus, car je l’ai sans doute mérité, pour l’avoir négligée et m’être trop consacré à mon métier. Ma chance, c’est qu’elle n’a jamais envisagé de me quitter.

Juste à cet instant, notre fils entre dans le salon et s’écrie :

-Salut les amoureux !

Bien sûr, Valentine et moi avons un même mouvement de recul. Comme deux adolescents, nous sommes gênés que Cyril nous ait surpris en train de nous embrasser. Heureusement, il est beaucoup moins embarrassé que nous :

-N’ayez pas honte ! Vous êtes des parents géniaux, et je ne vous échangerais même pas contre une moto ! J’aimerais bien être comme vous à votre âge ! Former un couple qui s’embrasse encore en cachette dès que vous êtes seuls, après tant d’années de mariage, je trouve cela fabuleux !

Histoire de faire diversion, ma femme répond :

-Il n’y a pas de raison pour que tu ne vives pas, toi aussi, un amour partagé !

-Ouais…, ricane amèrement notre fiston. Mais il faudrait d’abord que j’apprenne à mieux choisir les filles.

-Ça c’est vrai, assène mon épouse, qui a toujours estimé que les copines de notre fils étaient indignes de lui. Encore que, pour l’instant, tu parais bien t’entendre avec Charlotte, non ?

-Ah oui, s'écrie-t-il. Mais je suis en colère contre Julie. Celle-là, elle avait le droit de m’en vouloir quand je l’ai quittée, mais elle n’aurait pas dû s’en prendre à vous ! Ça, je ne le lui pardonnerai jamais !

Je n’ose pas poser de questions, pour ne pas raviver encore sa colère, que je sens à fleur de peau, mais ma femme n’a jamais pu résister à la curiosité :

-A nous ? Qu’a-t-elle fait ?

Furieux mais secrètement ravi de montrer à quel point les filles sont désespérées lorsqu’il les quitte, Cyril nous explique que Julie reprochait à ma femme de ne guère l’apprécier. Aussi, quand il l’a quittée pour Charlotte, Julie a pensé qu’il avait été influencé par sa mère. Et elle a décidé de se venger :

-Elle a été ignoble, répète mon fils. Lundi, elle a profité que Maman était à son cours de danse pour téléphoner ici en se faisant passer pour Laetitia, histoire de raconter que Maman ne venait plus à ses cours. Elle espérait être entendue par Papa et le rendre jaloux. La garce ! Et en plus, elle s'en est vantée ce matin auprès de sa copine Melissa, qui l’a répété au frère de Louis, qui l’a dit à Charlotte !

Sans même lui répondre, ma femme me jette un œil inquiet :

-Est-ce toi qui as reçu cet appel ? Et tu ne m’en as même pas parlé... J'espère que ce n'est pas uniquement à cause de ce coup de téléphone que tu m'as invitée ce soir chez « Tardi » pour me faire avouer…

Que lui répondre ? Sinon que j’aie eu tellement peur qu'elle me quitte...

A son sourire amusé, je comprends qu'elle m'a déjà pardonné. Et qu’elle restera là, tout près de moi. Il faut juste que je fasse quelques efforts pour ne plus jamais risquer de la perdre.