PRISONNIERE A VENISE
Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 17
du magazine policier HITCHCOCK-MAGAZINE (Mai 1990)

puis dans le N° 2492
de l’hebdomadaire NOUS DEUX (4 Avril 1995)

puis dans le N° 85
de l’hebdomadaire COTE FEMME (25 Avril 2001)

Au risque de vous surprendre ou de vous choquer, je suis contrainte de vous l'avouer d'emblée: à notre époque de misérabilisme, de violence et de délinquance, moi j'ai toujours été heureuse. D'un bonheur pastel, tendre et harmonieux, digne des romans pour jeunes filles rangées... Ne croyez pourtant pas que je sois folle, ni délicieusement rêveuse, non: mon bonheur est lucide, bien réel et totalement justifié par ma vie.
Déjà enfant, j'étais heureuse. Fille unique d'un banquier suisse et d'une pianiste frémissante, je profitais de l'intelligence solide de mon père autant que de la sensibilité diaphane de maman. J'ai eu une adolescence calme, un baccalauréat avec mention, juste avant de rencontrer mon futur mari, l'année où il est sorti major d'une grande école britannique. Fiançailles à Vienne, voyage de noces à Capri et vie commune à Lausanne, ponctuée par la naissance de deux enfants qui ne nous donnent que des satisfactions.
Aujourd'hui, mon fils est professeur dans une université américaine. Ma fille s'est mariée la semaine dernière avec un violoniste au talent prometteur... Je vous avais prévenus: c'est le bonheur!
Encore plus que vous ne pouvez imaginer: car mon mari m'adore, il n'a jamais remarqué les kilos superflus qui encombrent ma silhouette, ni les cheveux blancs qui strient ma chevelure. Il m'est donc resté fidèle, et ne cherche même pas à lutiner ses secrétaires comme le font ses confrères...
Le soir des noces de notre fille, j'ai eu une brève minute de nostalgie en pensant que désormais, mon rôle de mère était achevé et que je n'aurais plus de but dans la vie. Avant même que j'aie eu le temps de dire à mon mari que je m'ennuyais, il m'a proposé de faire un voyage d'agrément. Bien entendu, j'ai refusé, par politesse, pour ne pas le laisser seul. Mais le lendemain, au petit déjeuner, mon mari avait déposé sous mon rond de serviette un aller-retour pour Venise, assorti d'une réservation de quinze jours à l'hôtel Danieli...
C'est pourquoi aujourd'hui, tout en donnant à manger aux pigeons de la place Saint-Marc, je peux bien vous répéter que je suis heureuse.
Seule et libre parmi les touristes, je profite de la ville, de ses monuments et de tous les vestiges de violence raffinée qu'y ont laissés les siècles précédents.
Comble de bonheur : depuis plus d'une heure, un homme me suit. Au début, j'ai cru qu'il était amusé par mon chapeau à fleurs ou qu'il attendait le moment propice pour m'arracher mon sac... Mais non, pas du tout! Depuis le temps qu'il marche derrière moi en se croyant dissimulé par la foule, il aurait pu me dévaliser plusieurs fois, ou se lasser de mon chapeau. Et j'en ai déduit qu'il s'intéressait à moi. Malgré ma cinquantaine d'années! Quelle chance, n'est-ce pas ?
Ne vous méprenez surtout pas, je suis une femme fidèle. Mais la démarche de cet homme derrièr moi m'a paru si inattendue que je n'ai pu m'empêcher de sourire, rêver et me sentir rajeunir... Cela me rappelait mes seize ans!
L'homme est grand, mince, avec des cheveux argentés. Il doit avoir dix ans de plus que moi, aussi ai-je ralenti mon rythme de promenade pour ne pas l'essouffler. Je saisis même chaque occasion de m'arrêter devant une boutique de la "Merceria" et chaque fois il s'arrête lui aussi, deux mètres plus loin.
Hélas, mon suiveur doit être un grand timide, car malgré ma complicité indulgente, il ne se risque pas à m'aborder...
Le lendemain matin, en sortant du Danieli pour me rendre au Lido, je reconnais la silhouette de "mon" inconnu qui feint de donner du grain aux pigeons pour faire le guet plus discrètement. Et cela me surprend un peu: car s'il m'avait aperçue la veille dans la foule et suivie sur une impulsion subite, comme je le supposais, il n'aurait pas pu connaître l'adresse de mon hôtel, puisqu'il a abandonné sa filature sur le Campo San Bartolomeo. D'ailleurs, un amoureux transi se serait déclaré plus vite, au lieu de me suivre en silence comme il le fait, aujourd'hui encore. Bref, j'en déduis qu'il ne s'agit ni d'un touriste romantique, ni d'un gondolier énamouré, ...et j'éclate de rire en me moquant de moi-même! Cet homme ne peut être qu'un professionnel de la filature: un détective privé, engagé par mon mari pour me surveiller. Mon cher époux, qui m'aime comme aux premiers jours, au point d'oublier mon âge, croit certainement que tous les hommes sont prêts à me témoigner la même indulgence, et il se montre jaloux! Après vingt-cinq ans de mariage, n'est-ce pas inespéré ?
...Sans doute, mais comme je n'ai pas envie que mon mari soit déçu d'apprendre que je me promène seule à Venise, et comme je m'imagine mal sautant au cou d'un inconnu, même italien, je décide d'interrompre le jeu en allant bravement aborder mon suiveur:
-Monsieur! Pourriez-vous m'offrir une cigarette ? Puisque vous me suivez depuis hier, vous avez bien dû remarquer que je viens de finir mon paquet, et...
-Il me lance un regard faussement étonné et bredouille:
-Moi, vous suivre ? Pas du tout, je rentrais chez moi!
-Allons, ne prenez pas la peine de nier, je ne vous en veux pas! Et je suis habituée à être suivie, dis-je pour le seul plaisir de mentir. A propos, pourquoi me suivez-vous ?
Il répond en souriant qu'il n'a pas besoin de motifs pour emboiter le pas d'une jolie femme, et tente de détourner la conversation en me tendant son paquet de cigarettes:
-Bien que j'aie remarqué que vous ne fumiez pas, avoue-t-il.
Pour sceller la sympathie qui s'instaure entre nous, il me propose d'aller dîner ce soir avec lui chez "Montin". A propos, j'ignore toujours pourquoi il me suivait, mais je dois reconnaître qu'il est charmant. Et comme je ne sais rien refuser à un homme qui me fait rire, j'accepte son invitation.
Tout en déambulant de ponts en ruelles, j'apprends qu'il est français, qu'il s'appelle Armand Belgence, veuf depuis huit ans, et qu'il vit en Normandie, à Fleurville, avec sa fille Marie-Clarisse, qui doit se marier prochainement. Bavardages réciproques sur nos enfants, qui nous donnent tous bien des satisfactions. Puis, mon compagnon pose sa main sur la mienne et suggère en me souriant:
-Si vous acceptiez de venir visiter le palazzo que des amis m'ont prêté, vous comprendrez pourquoi je vous suivais...
Je ne suis pas certaine qu'il soit très raisonnable de me rendre seule chez un inconnu, mais je résiste mieux aux convenances qu'à la curiosité. Et Monsieur Belgence est un homme si courtois que j'accepte de le suivre.
Nous traversons une ruelle étroite, Monsieur Belgence entrouvre le battant d'une grille en fer forgé et nous montons un grand escalier de pierre. Je m'extasie devant les murs de marbre rose, où s'alignent des statues en onyx.
-Vous êtes dans le palazzo Altieri. Ce salon a été construit au dix-huitième siècle par le duc de Mantoue, qui a fait sceller dans le mur ces puissants anneaux de cuivre pour y attacher son épouse: la malheureuse avait été désignée par la rumeur publique comme une femme infidèle, et le duc se vengea en la retenant captive ici jusqu'à sa mort. J'espère toutefois que ce cadre ne vous effraie pas, car vous allez devoir y demeurer pendant quelques jours, ajoute-t-il en sortant de sa poche un revolver.
Dommage! J'allais justement le remercier de m'avoir fait découvrir cet intérieur superbe et terrifiant, quand cet homme se montre indélicat. Je lui demande ce qu'il me reproche et il m'explique doucement, comme à une enfant:
-Je n'ai pas à vous juger. Au contraire, vous m'avez même beaucoup aidé. Depuis votre arrivée à Venise, j'avais pour mission de guetter un instant favorable afin de vous entraîner ici sans causer de scandale. Or, vous m'avez épargné ce souci en m'abordant vous-même et en m'accompagnant spontanément jusqu'ici. Rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal. Je dois seulement vous retenir quelques jours. Le temps de demander une rançon à votre mari...
Une rançon ? Comme dans les enlèvements ? ...Mon instinct me souffle que ce doit en être un. A tout hasard, j'essaie de faire honte à mon ravisseur:
-C'est ignoble. Je croyais que mon mari vous avait demandé de me surveiller par jalousie, ou bien que vous étiez tombé amoureux de moi en m'apercevant sur la place Saint-Marc. Au lieu de cela, je me trouve mêlée à une sordide histoire de gangsters. Et je sers d'otage à des terroristes!
Monsieur Belgence semble embarrassé par mon chagrin:
-Mais non, vous n'êtes pas victime d'une bande organisée. Nous sommes des artisans du kidnapping. C'est mon futur gendre qui a eu cette idée: vous le comprendrez si je vous dis qu'il est déjà marié et qu'il va avoir de gros besoins d'argent pour divorcer et s'établir dignement avec ma fille. Il a donc eu l'idée de vous enlever. Quant à moi, j'étais bien forcé de l'aider, n'est-ce pas, puisqu'il agit ainsi pour épouser ma fille ?
Il quête mon approbation du regard. Dommage qu'il ait encore son revolver à la main, sinon je le trouverais pathétique.
-Vous avez raison, lui dis-je. Moi-même, je préfère être l’otage d’une histoire d’amour plutôt que la victime d’un gang. Et votre futur gendre est sûrement un homme très correct, qui veut assurer le confort de ses deux épouses. A propos, combien exige-t-il ?
Juste ciel ! La somme correspond environ au quart du capital social de la banque ! Je tente de faire admettre à M. Belgence que c’est beaucoup trop :
-Je vous assure que l’on peut vivre très agréablement avec beaucoup moins d’argent. Et de toute façon, mon mari ne dispose pas d’une telle somme.
M. Belgence sourit :
-Allons donc ! C’est justement le montant maximal qu’il peut retirer tout seul, sans avoir besoin de votre aval ni de votre signature.
Il n’a peut-être pas tort. Je crois me souvenir qu’avant de mourir, papa avait prévu que mon mari gèrerait notre fortune sans m’importuner et que, pour cela, il pourrait retirer jusqu’au quart du capital social. Toutefois, pour une somme supérieure, ma signature était indispensable.
-Comment connaissez-vous ces détails, demandai-je à Armand.
-Mon gendre a beau être un amateur, il s’est renseigné.
Pourtant, ce sont là des dispositions familiales que peu de gens peuvent connaître : le chef comptable de ma banque, notre notaire, mon mari et mes enfants. Tous insoupçonnables.
Le gendre ravisseur ne peut donc être qu’un proche de notre famille. Cela me fait penser que, dans les mois à venir, il me faudra observer attentivement les messieurs de notre entourage qui entameront une procéduire de divorce. Et il me suffira alors de chercher à savoir si leur future épouse répond au doux prénom de Marie-Clarisse... Ce sera facile !
...Trop facile, même, si Armand Belgence m’a dit la vérité.
Je l’interroge immédiatement :
-Je présume que les renseignements que vous m’avez donnés pour me mettre en confiance étaient faux ? Vos nom, prénom, les détails sur votre vie à Fleurville, etc…
Il se sent outragé par ma question :
-Pas du tout, je ne suis pas un menteur !
Peut-être croit-il me rassurer par ce mouvement d’indignation. Mais c’est loin d’être le cas. Car s’il a négligé toute prudence avec moi, c’est peut-être par goût de la sincérité, mais c’est aussi parce qu’il sait que je ne sortirai pas vivante de ce palais. Il comprend ma peur, et entreprend de me rassurer en promettant d’aller acheter tout ce qui me tente : chocolat, alcool ou tabac. J’accepte tout, sauf les cigarettes, qui me rappellent trop le dernier plaisir des condamnés à mort.
Huit jours plus tard, Armand et moi, nous cohabitons en parfaite harmonie. Il sort chaque jour pour m’acheter les magazines suisses ou français que l’on trouve à Venise, ce qui me permet de me tenir informée de la vie mondaine. Je découpe ensuite les articles qui sont consacrés à ma disparition et je les colle dans un joli cahier qu'Armand m'a offert. Toute vanité mise à part, je vous jure que l'on parle de plus en plus de ma disparition à travers la presse. Une de mes amies, rédactrice en chef d’un grand magazine, en profite pour publier au passage un avis de recherches mentionnant mon poids et mon âge exact !
Pour me distraire, je fais des mots croisés avec Armand. Trois grilles par jour. De plus en plus difficiles. Et je laisse mon geôlier me faire la cour. Je suis d’ailleurs sur le point de devenir la championne incontestée des mots croisés sans cases noires, et la maîtresse d’Armand, ...quand tous ces projets basculent ! Armand, sorti pour téléphoner à sa fille, revient affolé en m’annonçant que son futur gendre, peu habitué aux angoisses d’un kidnapping, a eu un malaise cardiaque. Il est entre la vie et la mort. De sorte que, pris au dépourvu lui aussi, Armand ne sait que faire de moi : me tuer ou me relâcher ?
Je me permets de lui conseiller la seconde solution, en jurant de ne pas le dénoncer, trop heureuse de m’en tirer à si bon compte. Je m’engage même à inventer, pour ma famille et pour la presse, une fable justifiant ma disparition :escapade à Venise, passion sur la lagune, gondoliers et tutti quanti...
Armand, qui m’aime bien, se résout à me laisser partir, et j’en suis à peine étonnée : sûre de ma bonne étoile, je m’attendais à un dénouement de ce genre. C’est inexorable, je suis faite pour le bonheur...
Avant d’abandonner définitivement le palais Altieri, je demande à Armand son adresse, pour pouvoir lui écrire à temps perdu et lui demander par la suite des nouvelles de son futur gendre. Il paraît surpris, mais me griffonne ses coordonnées sur un calepin. Nous nous quittons sur un baiser, derrière les grilles du palazzo.
Désormais, me voici lasse de Venise. De sorte que, sans même résilier ma suite de l’hôtel Danieli, je me jette dans le premier train pour la Suisse. J’ai hâte de me retrouver à Lausanne, chez moi.
Là, j’ai la surprise, en arrivant, de trouver ma fille sur le perron. Elle semble sidérée de me revoir vivante mais ne manifeste qu’un demi-bonheur. Entre de sanglots, de joie ou de détresse, elle m’apprend que mon mari a été désespéré par mon enlèvement. Il était prêt à payer la rançon et avait déjà retiré l’argent nécessaire, lorsque ses angoisses l’ont rendu malade. Avant-hier, il a même eu un malaise cardiaque.
-Lui aussi, m’écrié-je. Pourquoi n’es-tu pas à son chevet ?
Ma fille m’explique qu’elle se fait relayer à la clinique par sa meilleure amie de pension, qui passait justement par Lausanne.
-Maman, tu connais Marie-Clarisse...
Incident cardiaque, Marie-Clarisse... Ces coïncidences me donnent le vertige. Pour acquérir une certitude, je demande :
-Marie-Clarisse Belgence ?
Inconsciente, ma fille éclate de rire :
-Maman ! C’est bien la première fois que tu te souviens du nom d’une de mes amies. Comment as-tu fait ?
Sans répondre, je m’assois et me sers un double whisky. J’y ai bien droit, il me semble, pour assimiler ce que j’entrevois : mon cher époux a lui-même organisé mon rapt, pour s’approprier le quart de ma fortune et se débarrasser de moi tout en évitant les soucis d’un divorce. Histoire de refaire sa vie avec une idiote qui a l’âge de notre fille !
A la clinique, le médecin croit me rassurer en m’affirmant que mon mari devrait survivre. A condition que je veille à lui faire avaler sa dose de digitaline, dans une heure environ. A tout hasard, je m’engage à lui donner ce remède.
Et je demeure seule près de lui. Lorsque Marie-Clarisse arrive dans la chambre, je me présente à elle et, pour éviter toute scène pénible, je la remercie de si bien prendre soin de mon mari. Elle me regarde sans répondre, prise entre l’effarement et la terreur. J’en profite pour faire semblant de croire qu’elle a un malaise et je lui tends un verre d’eau. Elle m’obéit, sans comprendre.
...Ouf ! Elle a bu la digitaline destinée à mon mari. Dans un moment, son rythme cardiaque ralentira dangereusement. Celui de mon mari, au contraire, ne fera que s’amplifier.
Par un juste retour des choses, eux qui se sont aimés jusqu’au crime mourront ensemble, victimes des élans de leurs cœurs. Le médecin diagnostiquera une sinistre méprise.
Moi, je cacherai ma vengeance sous des voiles de veuve. Sans doute commencerai-je une dépression nerveuse, que j’irai soigner en France, sous prétexte de dépaysement. A Fleurville, par exemple. Près de ce cher Armand Belgence, qui m’a « ravie » dans tous les sens du mot. IL me faudra le consoler de la mort de sa fille, lui réapprendre à vivre et à sourire.
Ce qui me sera facile, puisque je suis douée pour le bonheur.

 

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