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LE PASSE DE MA FEMME

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3169

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (25 Mars 2008)

 

J’avais trente-six ans lorsque j’ai perdu ma femme. C'est-à-dire que j’étais beaucoup trop jeune pour accepter facilement de devenir veuf. D’autant qu’Aurélie n’était pas morte de manière prévisible, emportée progressivement par une maladie qui l’aurait visiblement affaiblie, en rendant ses yeux trop brillants ou son teint trop diaphane.

Non. Aurélie avait trente-quatre ans, et elle rayonnait d’enthousiasme. Durant les trois années que nous avons partagées, je l’ai toujours sentie avide de vivre, désireuse de dévorer les plaisirs qui s’offraient à elle. Elle s’appliquait à profiter des premiers rayons du soleil de mai pour commencer à brunir son teint fruité, tout comme elle captait le bonheur et la lumière, en toutes circonstances.

-Il faut profiter de chaque jour, parce que le quotidien représente la majeure partie de la vie, me rappelait-elle s’il m’arrivait de sourire de sa frénésie à répandre le bonheur autour d’elle, et autour de moi.

C’est ainsi qu’elle se levait tôt pour composer la table du petit déjeuner, et harmoniser les dessins des assiettes avec les couleurs du pot de confitures.

Même pour gagner sa vie, elle avait refusé tout métier susceptible de l’ennuyer. Elle me l’avait avoué le jour même où nous avions fait connaissance : son père avait exigé qu’elle suive des études de pharmacie, et dès qu’elle avait obtenu son diplôme, il aurait voulu qu’elle acquière une officine. Mais elle avait repoussé son offre, avec cette douceur souriante mais ferme qu’elle mettait derrière ses choix.

-Thierry, peux-tu m’imaginer, en train de déchiffrer les ordonnances des médecins, pour vendre des médicaments toute la journée ? Moi qui déteste la maladie !

Elle avait éclaté de rire, et moi qui la connaissais à peine, j’avais été obligé de rire avec elle, tant elle paraissait en effet peu à sa place, dans une pharmacie…

A vrai dire, il n’était guère plus facile de l’imaginer dans un commerce ou un centre des impôts. Et j’en ai conclu qu’elle avait choisi la seule profession susceptible de lui convenir : elle illustrait des livres pour enfants. Des recueils de contes, peuplés de princesses victimes de mauvais sorts, ou d’animaux aussi bavards que bienveillants, dans des histoires qui s’achevaient par un mariage. Il était évident qu’à force de s’isoler sur sa table à dessins pour illustrer de telles histoires, Aurélie avait tout oublié de la vraie vie.

Et moi qui venais à peine de lui être présenté, j’étais déjà décidé à la maintenir dans ses illusions. En lui confirmant notamment que toutes les belles histoires s’achevaient par un mariage.

Elle fut sans doute convaincue que notre histoire était belle, puisqu’elle accepta de m’épouser.

A la voir ce jour-là, rayonnante dans sa robe de mariée, personne n’aurait pu se douter qu’elle disparaîtrait trois ans plus tard.

Le verdict des policiers confirma celui du médecin : elle n’était pas morte de mort naturelle, et n’avait pas pu être assassinée. Aurélie s’était suicidée, même s’il n’y avait à ce geste aucune raison apparente.

Ecrasé par le chagrin, j’ai d’abord cru que rien ne serait pire pour moi que de savoir que je ne reverrais plus jamais ma femme. C’est seulement un mois plus tard, que j’ai commencé à m’interroger sur ce qui avait pu motiver son geste. Surtout lorsque les enquêteurs ont démontré qu’elle avait soigneusement organisé son suicide, en choisissant pour cela un matin où elle ne risquait pas d’être dérangée.

C’est alors que le doute a commencé à m’envahir… J’en suis même arrivé à jeter un regard différent sur ces trois années que j’avais vécues comme un bonheur partagé. En somme, puisque Aurélie avait eu la force de me cacher ses dernières intentions sous un masque de tendre sérénité, elle avait fort bien pu me tenir à l’écart de toute une partie de son existence…

Au-delà de mon désespoir de jeune veuf, j’ai commencé à être parasité par une jalousie aussi tardive qu’incontrôlable. Je soupçonnais Aurélie d’avoir mené une vie parallèle et ignorée de moi. Peut-être avait-elle profité de mes horaires de travail pour recevoir l’après-midi un homme dont elle aurait été la maîtresse. Peut-être ne m’avait-elle épousé que pour le rendre jaloux ? Le punir de ne pas avoir pensé le premier à lui offrir le mariage ? A moins qu’il n’ait déjà été marié ?

-Thierry, tu perds la tête, protestait Maxence, mon meilleur ami. Je ne sais pas pourquoi Aurélie a choisi de nous quitter, mais sa décision est suffisamment douloureuse pour que tu n’en rajoutes pas dans le drame. Inutilement. Car moi qui vous voyais vivre, je peux t’affirmer qu’elle t’aimait. Autant que tu l’aimais !

Evidemment, lorsque Maxence me parlait ainsi, j’avais encore envie de le croire. Lui et moi partagions tout depuis le collège. L’horreur des mathématiques, les premiers secrets amoureux, les angoisses et les déceptions de la recherche du premier emploi.

Quand je lui avais présenté Aurélie, c’est lui-même qui m’avait encouragé à abandonner notre vie de joyeux célibataires :

-N’hésite pas, mon vieux ! Elle est peut-être moins exceptionnelle que tu ne crois, mais elle est la femme de ta vie. C’est flagrant, rien qu’à la manière dont vous vous regardez avant de parler, comme si vous viviez dans la crainte permanente de vous décevoir.

Assez vite, Aurélie avait elle aussi apprécié Maxence. Elle ne se montrait même pas jalouse des souvenirs que lui et moi avions partagés avant que je la connaisse, et trouvait notre amitié attendrissante.

Il est vrai qu’Aurélie n’entretenait aucun lien personnel. A plusieurs reprises, je m’étais même étonné de la voir si seule, cantonnée à ma famille ou à mes amis, mais elle m’avait expliqué que dans sa profession d’illustratrice, les gens étaient beaucoup trop rivaux pour nouer des relations cordiales.

-Mais enfin, avais-je insisté, tu n’as pas toujours dessiné pour des livres de contes. Avant de me connaître, tu as fait des études, des voyages, tu as dû sortir en boîtes de nuit. Tu as forcément rencontré des personnes agréables.

Elle haussait les épaules :

-Oui. Des gens qui ne mériteraient pas que je perde du temps à te les présenter. D’autant que je ne suis heureuse qu’avec toi.

En parlant ainsi, elle se blottissait tendrement contre moi, et j’arrêtais mes questions, tant j’étais heureux de sentir à quel point elle avait besoin de moi.

Elle n’avait d’ailleurs pas plus de famille que d’amis. Sa mère était morte très tôt, et son père avait profité du prestige que lui conférait son statut de député, pour multiplier les aventures féminines. Il s’était remarié dès qu’Aurélie avait eu dix-huit ans, puis était mort à son tour, très peu de temps avant que je ne rencontre Aurélie.

-Sa disparition a été épouvantable pour moi, m’avait-elle confié. En plus, il s’était arrangé pour laisser tous ses biens à sa nouvelle épouse.

De sorte qu’Aurélie, qui avait toujours vécu dans l’insouciance et le confort, avait dû subitement se priver, en attendant que ses revenus d’illustratrice lui permettent de vivre à peu près correctement. Elle ne s’étendait guère sur ce sujet, mais son silence m’indiquait à quel point elle avait dû en souffrir.

Moi, j’essayais de compenser ce passé en lui offrant tout ce qu’elle désirait. Il m’arrivait aussi de me féliciter de sa solitude, chaque fois que j’entendais Maxence se plaindre de devoir aller passer un week end dans sa belle-famille ou déplorer le temps que son épouse passait au téléphone avec sa mères ou ses sœurs.

Un soir où je rappelais à mon ami la solitude d’Aurélie, il m’encouragea à rechercher ses anciens proches :

-Elle n’a quand même pas grandi sur une île déserte ! Même si elle était fille unique et si ses parents sont morts tous les deux, il lui reste forcément des cousins, plus ou moins lointains. Ces gens-là pourraient te parler d’elle, t’apprendre à mieux la connaître. Peut-être t’aideraient-ils même à comprendre son geste ?

Le conseil de Maxence était plein de bon sens, mais il se heurtait à un obstacle, l’absence de toute trace du passé d’Aurélie. J’eus beau surmonter ma gêne pour fouiller dans ses papiers personnels et ses sacs à main, je ne pus trouver aucun document ni indice relatif à l’enfance de ma femme. Ses carnets d’adresses ne contenaient que les noms de ses éditeurs, de mes propres amis, ou des gens que nous avions croisés lors de nos vacances. Elle ne possédait même pas de photos de son enfance, puisque son père les avait toutes conservées et qu’elle n’avait jamais osé les réclamer à sa belle-mère.

Il me fut également impossible de retrouver le diplôme de pharmacienne qu’avait obtenu Aurélie, de sorte que je ne pouvais pas savoir dans quelle université elle avait poursuivi ses études.

En fait, je découvris à ce moment-là qu’Aurélie ne conservait rien. Même ses feuilles de paie étaient postérieures à notre mariage. C’était moi qui avais conseillé à Aurélie de les garder en prévision de sa retraite, mais auparavant elle les jetait dès que le salaire était versé sur son compte.

-Et ses relevés bancaires, insistait Maxence. Ils pourraient peut-être te fournir des indications.

J’eus beau lui répéter qu’Aurélie ne gardait que ceux de l’année en cours, il refusait de me croire. Lui qui luttait contre la manie de son épouse de tout conserver, y compris les anciens billets de train sous prétexte que cela constituait un souvenir de chacune de leurs escapades, il ne pouvait pas admettre qu’Aurélie se montre si peu attachée au passé.

-Je peux à la rigueur croire qu’elle n’a rien gardé de la période où son père s’est remarié et où elle a dû se sentir rejetée, bougonnait-il dans sa volonté de me venir en aide. Mais ensuite, elle a vécu seule avant de te connaître, et elle n’avait aucune raison d’éparpiller ses souvenirs jour après jour. A moins qu’elle n’ait eu quelque chose à cacher…

J’ai toujours eu confiance en Maxence, mais durant cette période, il avait tendance à m’exaspérer, par sa manière de vouloir résoudre le mystère du suicide d’Aurélie, qu’il semblait considérer comme une énigme policière, davantage que comme un drame personnel.

Il m’arrivait même de devoir faire un effort pour ne pas lui rappeler qu’il s’agissait de MA femme, et qu’il n’avait donc pas à s’investir autant dans la recherche de ce qui l’avait poussée à me quitter.

Néanmoins, une fois passé le premier moment de colère, j’admis qu’il avait peut-être raison et que la consultation de son compte courant personnel pouvait s’avérer instructive. Je pris donc rendez-vous avec le responsable de notre agence bancaire, et demandai en ma qualité d’héritier l’historique du compte d’Aurélie. Sur les douze derniers mois.

J’obtins les renseignements recherchés trois semaines plus tard.

Et ce jour-là, je négligeai de me rendre à mon cabinet d’architecte, tant j’étais pressé d’entrevoir ce que j’avais toujours ignoré de la vie de ma femme.

Autant l’admettre, je fus déçu. Aurélie se servait de son compte courant surtout pour y recevoir ses salaires d’illustratrice ou ses droits sur les ventes des livres d’enfants. Ses principales dépenses concernaient ses impôts et ses charges sociales. Un seul chèque retint mon attention, car il avait été tiré un mois avant la mort d’Aurélie, et était d’un montant très supérieur à ses achats habituels. Mais lorsque je demandai à la banque le nom du bénéficiaire de ce chèque, la guichetière m’expliqua qu’il lui était impossible de me renseigner.

Véronique, ma sœur, qui avait toujours montré beaucoup d’affection pour Aurélie, s’efforça de me rassurer :

-Voyons, Thierry, que vas-tu imaginer ? J’ai suffisamment fréquenté ta femme pour être certaine qu’elle t’aimait, et qu’elle t’était fidèle. D’ailleurs, même si elle t’avait trompé, elle n’aurait pas eu de raison de signer un chèque important à son amant. Elle n’avait pas l’âge où l’on s’offre des gigolos. A mon avis, ce chèque a une explication toute simple, qu’Aurélie t’aurait spontanément donnée si elle avait vécu. Elle a peut-être versé des arrhes pour un bijou. Ou bien elle voulait te faire une surprise en réservant une semaine de vacances. Ou …je ne sais pas, moi !

Justement, ni elle, ni moi ni personne ne savait à quoi avait servi ce chèque. Et au fil des semaines, je me disais que si ma femme avait voulu retenir un voyage, un tableau ou n’importe quel objet, le commerçant aurait bien fini par nous écrire pour s’étonner que nous ne donnions pas de suite à cette vente-mystère.

Désormais, je sentais bien que, au-delà du désespoir où m’avait plongé la mort de ma femme, je devenais obsédé par le mystère de son suicide. Et j’en arrivais à douter de notre propre histoire d’amour. Lorsque je repensais à ces trois années de bonheur apparent que nous avions partagées, Aurélie et moi, je me demandais quelle était la part de sincérité qu’elle m’avait offerte.

Ma sœur essayait bien de me distraire en m’invitant à dîner chez elle une ou deux fois par semaine. Mais Véronique est une femme très dynamique, qui dirige son salon de coiffure et son mari avec la même énergie, et qui ne laisse aucune place aux doutes dans sa vie. Aussi avait-elle du mal à me comprendre. Déjà, elle commençait à me parler sans en avoir l’air de certaines de ses clientes avec qui elle entretenait des liens de sympathie et qui « ne méritaient pas de rester seules ». Je devinais qu’avant l’été prochain, elle inviterait l’une ou l’autre d’entre elles à se joindre à nos repas pour me les présenter. Or, je n’avais aucune envie de refaire ma vie. Je l’indiquai à Jean-Pierre, mon beau-frère, dans l’espoir qu’il le fasse admettre à Véronique.

-Bien sûr, me dit-il. En fait, tu ne pourras pas commencer ton travail de deuil tant que tu ne sauras pas ce qui a motivé le geste d’Aurélie. As-tu pensé qu’elle avait pu rencontrer des problèmes de santé ?

Justement, j’étais allé voir notre médecin généraliste, ainsi que son gynécologue, qui tous deux m’avaient affirmé qu’elle n’avait jamais rien eu de grave. Sa seule crainte était de tomber enceinte, mais cela ne m’apprenait rien. J’avais toujours su qu’Aurélie ne se sentait pas prête pour avoir des enfants.

-Et pourtant, insista Jean-Pierre, elle allait avoir trente-cinq ans. Vous gagniez bien votre vie tous les deux, elle aurait donc pu désirer avoir au moins un enfant.

Evidemment, il ne pouvait pas comprendre le refus d’Aurélie, puisque Véronique et lui désirent un enfant depuis plusieurs années, et tous les traitements qu’ils suivent ne suffisent pas à leur permettre cette joie. Mais Aurélie n’avait pas la même conception de la vie. Dès que l’on avait commencé à faire des projets ensemble, elle m’avait averti que jamais elle n’accepterait de devenir mère, et que nous vivrions juste pour nous deux.

Jean-Pierre m’écoutait tout en se posant visiblement des questions. Il connaissait le rejet que ressentait Aurélie pour la maternité, mais il ne parvenait pas à expliquer une telle attitude :

-Surtout qu’elle n’avait plus de famille à elle. Fille unique, avec ses deux parents morts assez jeunes, elle aurait dû chercher au contraire à se créer un nouveau foyer. Rempli d’enfants. Au lieu de quoi elle vivait repliée sur votre couple. Je ne lui ai même jamais connu de copines.

C’était exact. A la différence de Véronique, qui sympathisait autant avec ses employées qu’avec ses clientes, et qui les invitait fréquemment chez elle, Aurélie ne semblait s’épanouir que seule. Ou avec moi. Elle vivait dans cet univers féerique des contes qu’elle illustrait, et elle n’en sortait que pour me retrouver.

-Comme si elle avait peur des autres. Ou de quelqu’un, conclut Jean-Pierre.

Je sursautai devant tout ce que sa réflexion sous-entendait. Mais, à vrai dire, j’avais souvent pensé la même chose, lorsqu’Aurélie vivait. Parfois même j’avais trouvé étranges les prétextes qu’elle inventait pour éviter au dernier moment d’aller dîner chez Maxence, ou chez ma sœur.

-Puisque tu n’as retrouvé aucun parent d’Aurélie, tu pourrais au moins rencontrer sa belle-mère, suggéra Jean-Pierre. Mais oui, la seconde femme de son père. Et ne me dis pas qu’elle est morte, elle aussi !

Certes, cette femme-là avait très peu côtoyé Aurélie, mais elle avait pu en entendre parler par son mari. Ou même connaître les coordonnées d’éventuels cousins d’Aurélie ? J’ignorais son adresse, mais Maxence me conseilla de rechercher dans quelle ville était mort le père d’Aurélie. Il était probable que sa belle-mère habite dans la même région.

C’est ainsi que je demandai un acte de naissance de mon beau-père, pour y lire la date et le lieu de son décès.

Et là, je crus perdre la tête en apprenant que, contrairement à ce que ma femme m’avait toujours raconté, …son père était encore vivant !

Mais, comme le souligna mon ami Maxence, les actes officiels étaient incontestables et ils attestaient qu’Aurélie m’avait menti…

C’est un mois plus tard que je reçus un courrier de Maître Sébéran, huissier de justice, qui rappelait à Aurélie sa précédente visite et s’étonnait de n’avoir reçu aucune réponse de sa part.

Je me rendis immédiatement à son étude, pour lui annoncer le décès de ma femme. Maître Sébéran en fut d’autant plus surpris qu’il l’avait vue la veille de son suicide :

-J’étais venu chez vous lui délivrer une assignation, de la part de son père. Celui-ci exigeait qu’elle remplisse son obligation familiale en lui versant une pension alimentaire chaque mois. Il faut le comprendre, c’est un homme âgé, et très malade. Ses séjours en prison l’ont usé prématurément.

J’avais peine à croire ce que j’entendais. Je me souvenais qu’Aurélie admirait son père, qu’elle décrivait comme un député brillant et fortuné.

L’huissier de justice toussota en écoutant cette version :

-A vrai dire, le père de votre épouse m’avait prévenu. Elle avait toujours eu honte de lui, de ce qu’il avait commis et qui l’avait conduit en prison. Aussi s’était-elle reconstitué une famille idéale. Lorsqu’elle était plus jeune, elle prétendait même suivre des études de pharmacie, alors qu’elle a dû travailler dès l’âge de dix-sept ans. Une chance qu’elle ait réussi plus tard à prendre des cours de dessin par correspondance et à s’imposer comme illustratrice. Mais justement, son père savait qu’elle gagnait de l’argent, et il a exigé qu’elle l’aide.

L’huissier me proposa de rencontrer le père d’Aurélie, mais je refusai. J’étais certain qu’elle ne l’aurait pas voulu.

Encore aujourd’hui, je reste bouleversé par les souffrances que s’est infligées Aurélie, pour tenter d’inverser le cours misérable de sa destinée. Après être devenue illustratrice, elle avait réussi à effacer ce père délinquant et à s’inventer un passé d’héritière dépouillée par une belle-mère imaginaire. Jamais elle ne s’était autorisé la moindre confidence, pas même auprès de moi. Et lorsqu’elle s’est trouvée assignée par son père, elle a préféré se suicider plutôt que m’avouer la vérité sur ses origines et son enfance…

En découvrant la vérité sur le passé de ma femme, je ne la jugeais pas. Mais je regrettais que, que durant nos trois années de vie commune, nous n’ayons partagé que notre amour. Sans confiance véritable.

Il m’a fallu beaucoup de temps pour admettre qu’en me décrivant la vie dont elle avait rêvé, Aurélie avait été sincère, malgré les apparences. Puisqu’elle m’avait offert sa véritable personnalité, celle qu’elle s’était elle-même choisie.

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