L’AUBERGE DE LA LUNE ROUGE

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 2663

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (14 Juillet 1998)

 

Depuis que Philippe d'Orléans, régent du royaume de France, avouait publiquement sa passion des cartes, de multiples tripots et salons de jeux s'étaient ouverts entre Versailles et Paris. Entraînés par la mode, certains aristocrates allaient même jusqu'à jouer leur fortune ou leur vie sur un coup de dés.

La somptueuse auberge de la Lune Rouge servait de lieu de rendez-vous aux plus riches d'entre eux, pour des parties acharnées de whist, de pharaon ou de baccara.

Le soir du 25 Novembre 1717, le baron Gonzague de Sébéran poussa donc la porte de l'auberge, et interpella le patron:

-Saturnin! s'écria-t-il, j'ai constaté que ton auberge me portait chance. Accepterais-tu de me vendre ton enseigne ?

Le vieil hôtelier eut un geste de refus:

-Cela m'est impossible, Monseigneur. Les hommes du guet exigent que nous accrochions toujours la même enseigne à la porte de nos échoppes. ...Mais si vous désirez emporter l'une de mes tables, la chance vous suivra tout aussi fidèlement.

-Sacré Saturnin, bougonna Gonzague. Toujours prêt à réaliser de bonnes affaires ! Tu as raison, d'ailleurs. Rien n'est plus passionnant que de s'enrichir, par le jeu ou le commerce ! Ni l'amour ni la chasse, ne valent une partie de cartes !

Il s'assit à l'une des tables de la Lune Rouge, et commença à battre son jeu de tarots pour attirer la chance en attendant l'arrivée d'autres joueurs. Il observait aussi la nouvelle servante, qui tournait les volailles embrochées dans la grande cheminée de l'auberge.

Elle paraissait réellement différente des autres domestiques. Grande et mince, elle portait son austère robe noire avec une distinction surprenante. Et, lorsqu'elle se retourna vers lui, il put admirer la sombre beauté de son visage, qu'illuminaient de grands yeux noirs.

Pendant un instant, il pensa l'avoir déjà rencontrée, à Paris ou ailleurs, mais il admit très vite sa bévue:

-Eh bien, la fille! Sais-tu que tu ressembles à la Dame de Trèfle, telle qu'elle est peinte sur les jeux de cartes vénitiens ?

Sans doute crut-elle qu'il cherchait un prétexte pour l'aborder, car elle se détourna sans répondre.

-Comment t'appelles-tu, insista-t-il.

Soucieux de ne pas mécontenter un client, Saturnin vint lui expliquer :

-Il faut pardonner à ma servante, Monseigneur. Elle vient de Naples et comprend mal le français. Elle se nomme Baccara.

A ce mot, le baron bondit hors de son fauteuil:

-Baccara ? Mais c'est le nom du jeu actuellement en vogue à Paris, et qui nous est arrivé d'Italie. Voilà sûrement un signe du destin. D'autant que cette fille ressemble à la Dame de Trèfle ! Je sens qu'elle me portera bonheur.

Chaque fois qu'il venait à l'auberge, Gonzague se découvrait un signe de chance, comme pour s'encourager à jouer encore davantage. Mais aujourd'hui, il fallait admettre qu'il avait bien choisi. Car la sombre beauté de Baccara attirait à la Lune Rouge de nombreux Versaillais célibataires, plus ou moins avides de la conquérir.

Saturnin leur servait à boire en se frottant les mains, ravi de gagner aussi aisément de nouveaux clients. Il savait bien qu'aucun de ces riches libertins ne parviendrait à séduire l'orgueilleuse domestique, qui faisait semblant d'ignorer leurs désirs. Si jamais elle avait cédé à l'un d'entre eux, les autres auraient abandonné l'auberge de la Lune Rouge, par dépit. Mais son allure distante stimulait encore leur passion, et Saturnin se félicitait de la vertu de sa servante, propre à lui assurer une clientèle aussi fortunée que dépensière.

Gonzague oublia provisoirement Baccara, en entendant trois gentilshommes pousser la porte et s'écrier à la cantonade:

-Saturnin, sers-nous de ton vin d'Anjou! Et que la chance nous étouffe!

C'était bien là une phrase de joueur. Gonzague battit ostensiblement ses cartes. A leur tour, les jeunes gens comprirent son message, et vinrent s'attabler à ses côtés. Le temps que Saturnin aille tirer une carafe de vin d'Anjou, ils se répartissaient une première donne et commençaient à jouer.

-Pharaon, whist ou baccara ? interrogea l'un d'eux.

-Pharaon. Deux louis la partie! proposa Gonzague.

Les autres acquiescèrent, et le silence se fit.

Les joueurs ne se préoccupaient plus que de la valeur de leurs cartes, à l'exception de l'un d'eux, Olivier de Kerevern, dont le comportement surprit Gonzague. En effet, il se retournait fréquemment pour observer Baccara à la dérobée, et il paraissait beaucoup plus captivé par la présence de la jeune Italienne que par ses cartes. Cela ne l'empêchait d'ailleurs pas de jouer correctement...

Deux heures plus tard, Olivier de Kerevern avait gagné une vingtaine de pièces d'or. Gonzague, pour sa part, avait perdu presque tous les louis qu'il avait sur lui.

-Je dois les récupérer très vite, réfléchit-il, sous peine de devoir bientôt quitter cette table.

Pour forcer le sort, il proposa lui-même d'augmenter la mise, ce que ses adversaires acceptèrent d'un hochement de tête.

Avec un sourire triomphant, il annonça alors une quinte, c'est à dire cinq cartes assorties. Il s'attendait à lire la déception dans le regard de ses adversaires, mais Olivier de Kerevern se contenta de sourire, en étalant son jeu: il possédait une sixte, soit six cartes de la même couleur.

-Vous avez gagné, dut admettre Gonzague.

Olivier ramassa ses gains avec indifférence. Visiblement, il s'intéressait davantage à Baccara.

La prudence aurait commandé à Gonzague de s'arrêter là. Mais il ne pouvait pas se résoudre à voir ses adversaires jouer sans lui. Très vite, la tentation fut la plus forte, et il accepta les cartes qu'on lui tendait.

Toutefois, l'angoisse de perdre le poussa à aller demander à Saturnin, derrière le comptoir:

-Je t'en prie, ordonne à ta servante de rester près de moi, le temps d'une partie... Je suis certain qu'elle me portera chance, avec son allure et son nom de jeu.

Sur un geste de l'aubergiste, la superbe Baccara se rapprocha négligemment de la table des quatre hommes.

C'était au tour de Gonzague de distribuer les cartes. En étalant sa donne, il retint un mouvement de désespoir. Cette fois, il n'avait que des huit et des neuf. Pas la moindre figure. Sa première idée fut que la présence de Baccara ne suffisait pas à enrayer la malchance. Mais il retrouva son sourire lorsque ses adversaires abattirent leurs cartes: tous deux n'avaient que des sept et des cinq, c'est à dire qu'il venait de gagner, pour la première fois de la soirée...

Au petit matin, il disposait d'une trentaine de louis d'or, qu'il avait conquis sur d'autres clients de l'auberge, grâce à une chance soudaine.

Ce qui l'incita à proposer à l'aubergiste un étrange pari:

-En somme, Saturnin, tu as engagé Baccara depuis trop peu de temps pour t'y être attaché. Accepterais-tu de me la céder, contre, disons: ...deux cents louis d'or ?

Olivier de Kerevern se releva aussitôt, pour surenchérir:

-Saturnin, si vous acceptez de tels procédés, je puis vous offrir davantage, pour conquérir Baccara!

Les deux hommes se défièrent du regard:

-Vous espérez donc, vous aussi, qu'elle vous portera chance ?

-Non, répondit gravement Olivier. Moi, je l'aime. C'est pour elle, pour avoir le bonheur de la revoir, que je viens passer mes nuits à la Lune Rouge. Je n'ai jamais été joueur, mais j'ai appris les règles du pharaon et des tarots, dans le seul espoir de capter son attention.

Soucieux de ne froisser aucun client, l'aubergiste proposa:

-Puisque vous désirez tous deux vous approprier ma servante, Messeigneurs, je vous suggère de la jouer! Au whist! Le gagnant pourra la prendre à son service, à condition de me verser les deux cents écus proposés. Etes-vous d'accord ?

Gonzague applaudit cette initiative, qui allait lui permettre de retourner à son activité favorite. Olivier, en revanche, semblait peu enthousiaste:

-Je respecte trop Baccara pour décider de son destin sur un coup de dés, expliqua-t-il.

Mais il fut bien obligé de céder lorsque Saturnin déclara que, dans ce cas, c'est à Gonzague qu'il accorderait le droit d'emmener la jeune Italienne:

-Soit, admit Olivier. Je dois donc me résoudre à forcer le destin. Encore me faut-il connaître l'opinion de Baccara...

Aussitôt, la jeune fille s'approcha, pour affirmer fièrement:

-Moi, Baccara d'Ellena, je vous autorise à me jouer, et je jure de servir fidèlement celui qui me gagnera.

Olivier parut déçu de constater qu'elle ne faisait rien pour montrer sa préférence. Il ne remarquait pas que Baccara gardait les yeux fixés sur lui, et que par l'intensité de son regard, elle tentait de lui insuffler la force de gagner.

Seul, Gonzague songea à s'étonner:

-Je constate que tu t'exprimes remarquablement en français! Dans ce cas, pourquoi ne me répondais-tu pas, hier soir ?

Elle eut un geste d'indifférence:

-Saturnin m'interdisait d'adresser la parole à ses clients. Il affirmait que plusieurs d'entre eux venaient pour moi et il craignait que je les décourage, en parlant avec d'autres.

Les deux hommes s'assirent face à face, tandis que Saturnin battait les cartes. Plus personne ne parlait, comme pour souligner l'intensité dramatique de ces instants.

La partie dura vingt minutes. Elle prit fin lorsque Olivier de Kerevern parvint à aligner trois reines...

Déjà, il sortait de sa poche les deux cents louis destinés à dédommager Saturnin mais, sans un mot, Gonzague aligna à son tour les quatre rois... Il avait gagné!

Aussitôt, il fit signe à Baccara de le suivre.

-Non, vous ne m'aimez pas! Laissez-moi, implora-t-elle.

-Je t'aime peut-être davantage que je n'ose le faire sentir, sourit-il. Et surtout, je sais que tu me porteras chance. Ce qui devrait suffire à te flatter. On trouve à Paris des centaines de jolies filles, mais il y en a très peu qui portent bonheur. Tant que tu me favoriseras au jeu, sois sûre que je me montrerai reconnaissant...

C'était peut-être là une promesse. Ou une menace! De toute façon, Baccara ne pouvait qu'obéir, puisque Gonzague avait gagné sans tricher. Même Olivier de Kerevern n'osait protester. Il fixait la jeune servante comme pour s'imprégner à jamais de sa présence, avant de la perdre. Il profita seulement d'un instant où Gonzague payait ses deux cents louis à Saturnin, et il murmura à son oreille:

-Adieu. Soyez heureuse. D'ailleurs, le baron sera bon avec vous, si vous continuez à lui porter chance.

Elle le toisa comme s'il venait de l'insulter:

-Ah non, vous n'allez pas croire vous aussi à ces superstitions ridicules! Si j'avais eu le moindre pouvoir magique sur les cartes, croyez bien qu'il ne m'aurait pas gagnée aussi facilement! Mais j'ai consenti à m'avilir en devenant l'enjeu de cette partie de cartes, uniquement dans l'espoir que vous gagneriez.

Olivier n'osait pas croire à ce qu'il venait d'entendre:

-Voulez-vous dire que vous auriez souhaité vivre près de moi ? Dans ce cas, pourquoi ne me l'avoir jamais dit plus tôt ?!

Baccara eut un geste désabusé:

-Qu'avais-je à espérer de vous ? Vous êtes un aristocrate, et moi une fille de salle. Aucun avenir ne nous appartient. Et si je vous avais parlé, Saturnin m'aurait chassée de la Lune Rouge. Aujourd'hui, je vous vois pour la dernière fois, aussi puis-je vous l'avouer: je vous ai aimé dès le premier soir où vous avez poussé la porte de l'auberge.

Olivier aurait voulu répondre que toute leur histoire était bâtie sur un malentendu, qu'il l'aimait et aurait été prêt à l'épouser, avec ou sans l'accord de sa famille!

Mais Gonzague vint prendre possession de sa captive.

-Nous nous retrouverons, jura à mi-voix Olivier à Baccara.

Il ne sut jamais si elle l'avait entendu.

-Je vous suis, dit-elle au baron.

Devant l'auberge attendait le carrosse marqué aux armes des Sébéran, avec leur orgueilleuse devise: "Encore". Gonzague aida la jeune fille à monter à ses côtés puis, lorsque le cocher fouetta les chevaux, il se retourna vers elle:

-Tu es vraiment très belle, concéda-t-il avec une admiration à peine voilée. Avec tes cheveux cuivrés, ta taille fine et ton charme méditerranéen... Je regrette de n'avoir pas le temps de t'aimer. Mais les seules dames que je courtise sont les reines de Coeur ou de Pique, parce qu'elles procurent des frayeurs, des angoisses et des ivresses bien plus fortes que les caprices amoureux. Dès notre arrivée à Paris, j'organiserai une grande soirée, afin de te présenter à ceux qui sont tour à tour mes adversaires ou mes complices. Et sur qui je compte bien gagner, avec ton soutien...

Baccara ne répondit pas. Elle redoutait la réaction qu'il aurait, lorsqu'il constaterait qu'elle ne détenait aucun pouvoir sur les cartes.

Ils arrivèrent à Paris dans la soirée. Pendant que les domestiques aidaient le cocher à transporter les malles de Gonzague, celui-ci entreprit de faire visiter son hôtel particulier à Baccara. Au deuxième étage, tout près de l'ancien salon de musique converti en salle de jeux, il promit de lui faire installer sa chambre:

-Toi qui étais traitée en domestique à l'auberge de la Lune Rouge, tu seras désormais la plus belle et la plus privilégiée de mes invitées. Car, pour un joueur, la chance est la plus recherchée des amies. Tu n'auras donc rien à faire, sinon favoriser mes victoires au jeu...

-Et si je n'y parviens pas ? s'enquit Baccara.

-C'est là une attitude que je te déconseillerais, répondit-il d'un ton ferme. Tu es si belle que je suis prêt à supporter bien des caprices de ta part, peut-être même deviendrai-je un jour ton esclave, mais sache que je ne badine jamais avec le jeu. Ni l'amour, ni les honneurs ne peuvent apporter ce plaisir que l'on ressent à l'instant où l'on sort un roi ou un as, face à un adversaire subitement dompté... C'est pour retrouver cette impulsion, aussi fréquemment que possible, que je t'ai payée deux cents louis à ce truand de Saturnin!

Sur une révérence à peine esquissée, Gonzague se retira.

Le surlendemain, à la nuit tombée, une servante vint prévenir Baccara que le baron réclamait sa présence au salon de jeu, et elle comprit que ses épreuves allaient commencer.

Une vingtaine d'aristocrates circulaient entre les tables, et bavardaient en attendant que le baron ouvre les jeux. Mollement accoudé à un clavecin, celui-ci se redressa dès qu'entra la jeune fille:

-Mes amis, je vous présente Baccara d'Ellena. Elle m'aime trop pour me quitter jamais, aussi restera-t-elle à mes côtés cette nuit.

-Quel privilège, s'écria un convive. Rares sont les femmes qui acceptent que nous jouions. La mienne, par exemple...

-Baccara est différente, coupa le baron d'un air mystérieux. Messieurs, que la chance nous étouffe!

Tout en tenant galamment Baccara du bout des doigts, il se dirigeait vers la table de pharaon, lorsqu'un homme s'avança:

-Je suis Sir Francis Graal, de Londres. Oserai-je solliciter l'honneur de vous affronter dès la première partie ?

-Bien sûr, acquiesça Gonzague. A vingt louis la victoire.

Baccara sentit une sueur glacée couler le long de son dos. Fatalement, Gonzague allait perdre à un moment quelconque de la soirée, et il la rendrait responsable, elle qui n'avait pourtant jamais prétendu détenir la chance.

Tout en retenant un tremblement nerveux, elle s'assit près d'eux et les regarda jouer. Par miracle, Gonzague gagna très vite la première partie, et il la remercia d'un sourire complice, avant de relancer les cartes.

Une heure plus tard, Sir Francis Graal avait perdu la fortune qu'il avait sur lui, sans d'ailleurs se départir de son flegme. Lorsqu'il eut joué sa montre et sa tabatière en argent, il se redressa d'un air désolé pour confier au baron:

-Je n'y comprends rien. Mieux vaut que je me retire, car la chance est contre moi, ce soir...

Gonzague l'approuva, en retenant à peine un sourire ironique.

Celui qui remplaça Sir Francis fit preuve de la même malchance. Ainsi que les deux suivants... Baccara, incrédule, en venait à se demander si, après tout, elle ne possédait pas à son insu un authentique pouvoir, qu'un joueur confirmé tel que Gonzague aurait décelé au premier coup d'oeil...

A l'aube, Gonzague avait peine à contenir le tas de ses pièces d'or, qui s'arrondissait sans cesse devant lui.

Il s'apprêtait à se retirer dans ses appartements, pour s'endormir au lever du soleil, selon son habitude, lorsqu'un Flamand insista pour disputer avec lui une ultime partie:

-Une telle chance me donne soif de vous affronter! Par défi!

Faussement amical, Gonzague lui fit signe de s'asseoir.

Le Flamand perdit trois parties et proposa alors d'augmenter les enjeux, pour forcer le sort. Dans le passé, Gonzague avait eu fréquemment recours à cette technique, et il s'amusa de voir son adversaire la tenter. Evidemment, l'étranger perdit encore. Baccara n'en était même plus étonnée.

Il fit alors une étrange suggestion:

-A Bruges, quand la chance s'obstine, on joue autrement! Mais sans doute seriez-vous choqué, si je vous proposais de...

-Mais non, s'écria Gonzague pour l'encourager, car il adorait découvrir les usages étrangers.

Avec un sourire confus pour Baccara, l'homme avoua finalement qu'à Bruges, il arrivait parfois que l'on joue ...les dames!

-Pas nos épouses, certes. Mais nos maîtresses. Accepteriez-vous de jouer la fin de la nuit de votre amie, contre les milles livres qui me restent ?

-Mille livres, s'étonna le baron, stupéfait par la somme.

Il n'hésita pas, et lança les cartes pour un ultime défi.

-Vous ne risquez rien, n'est-ce pas ? murmura-t-il à Baccara pour l'empêcher de rougir ou de se sentir offensée.

La partie dura longtemps. Chaque fois que le baron croyait marquer un avantage, son adversaire ripostait en abattant de nouvelles cartes, qui relançaient le jeu.

Soudain, le Flamand sortit les quatre rois. Il avait gagné.

Gonzague le regarda, incrédule.

-Bravo, articula-t-il avec peine. Que puis-je vous offrir ?

-L'enjeu était cette dame, rappela le Flamand. Vous y avez consenti publiquement.

-C'est ridicule, protesta Gonzague. Mais je puis vous dédommager amplement. Combien ?

Intraitable, l'homme se rapprocha de Baccara:

-Suivez-moi. Ce matin, vous m'appartenez.

Et elle, au lieu de se révolter à l'idée d'être encore une fois traitée en monnaie d'échange, se redressa, subitement domptée par la mystérieuse douceur de cet homme.

-Baccara, ne bouge pas, voulut ordonner Gonzague. Ce sont là des moeurs de sauvages...

-Vous y avez pourtant eu recours, déjà, pour acquérir les services de cette jeune fille, énonça lentement le Flamand.

Ce qui effraya subitement l'orgueilleux baron de Sébéran:

-Comment savez-vous ? Qui êtes-vous ?

-Je me nomme Jan Van Huysdans, et je suis un ami d'Olivier de Kerevern... Je suis venu reprendre celle qu'il aime.

Depuis quelques instants, Baccara en avait le pressentiment.

Gonzague de Sébéran esquissa une dernière tentative:

-Reste, Baccara. Je t'aimais, moi aussi. Je refusais de me l'avouer, car j'étais obsédé par le jeu, mais j'ai besoin de toi. Même si tu ne portes pas chance! Souviens-toi de mon désir de te connaître, de te parler, dès que je t'ai vue à l'auberge de la Lune Rouge. J'ai besoin de toi! Sinon...

Sans un regard pour lui, elle se leva et suivit le Flamand.

Dans la rue, Olivier l'attendait.

-Baccara! Enfin! Quand j'ai su que tu partageais mes sentiments, j'ai été prêt à tout pour te récupérer. Ce sont des amis à moi qui ont fait exprès de perdre, ce soir, face au baron, pour le persuader de sa chance et l'encourager ainsi à te jouer! J'espère que tu me pardonneras d'avoir fait de toi un enjeu, mais c'était l'ultime moyen de te reconquérir.

Un baiser de la jeune fille le rassura, tandis qu'ils s'éloignaient en berline vers le manoir breton de Kerevern.

Au petit matin, les serviteurs de l'hôtel de Sébéran découvrirent que leur maître s'était pendu à la poutre du salon de jeu, seul face à un amas de pièces d'or...