COMMENT LE DIRE A GRAND-MERE ?
Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3148
de l’hebdomadaire NOUS DEUX (30 Octobre 2007)

Je m’appelle Domitille Laligant. Et malgré ce prénom vieillot que l’on porte dans ma famille depuis plusieurs générations, j’ai seulement vingt-et-un ans.
A mon âge, les filles sont majeures, et la plupart d’entre elles se sentent même complètement libres. Parce qu’elles n’appartiennent pas à la dynastie des Laligant.
Dans notre famille, il est admis et répété que les jeunes sont incapables de savoir ce qui est bon pour eux, de sorte que pour ne pas faire de sottises irrémédiables, on doit se soumettre aux décisions des parents. Ou pire, des grands-parents.
Pour respecter cette tradition, mon père a épousé la jeune fille que ses parents avaient choisie pour lui. Il a eu avec elle une fille, moi, puis un fils. Mon grand-père lui a alors conseillé de ne pas avoir davantage d’enfants, puisqu’il avait enfin un héritier mâle et qu’il ne fallait pas diviser le patrimoine familial en trop de descendants, et mon père a docilement cessé de faire des enfants. Notez que cela lui était d’autant plus facile qu’il n’avait jamais été amoureux de ma mère.
D’ailleurs, depuis plusieurs années, il est parti vivre avec la femme qu’il aime. Mais il n’a pas divorcé, et mes grands-parents ont toujours ignoré que leur fils se partageait entre deux foyers.
Pour ceux qui s’étonneraient d’une telle soumission familiale, je dois préciser que mon grand-père était un homme exceptionnel, aussi brillant qu’autoritaire. Il avait hérité du vignoble Laligant, entre Reims et Epernay, et c’est lui qui a assuré la célébrité de notre cépage. D’abord en affinant la qualité de son vin, et en décidant de produire exclusivement du champagne rosé, le plus rare et le plus raffiné. Mais surtout, il avait le génie d’attirer la clientèle. Avant la guerre, il a eu l’idée de faire livrer des caisses de son meilleur millésime aux hommes les plus célèbres de son temps. Artistes et politiciens se sont donc habitués à goûter le champagne Laligant, à discuter des qualités de chaque cuvée, et à en parler autour d’eux. Un premier ministre britannique et un chef d’orchestre allemand ont très vite répété partout qu’ils préféraient le champagne Laligant à tous les autres, et c’est ce qui a assuré la notoriété de notre vin.
Aujourd’hui, mon grand-père est mort depuis longtemps, mais ma grand-mère supervise l’exploitation du domaine avec la même rigueur. Et elle est tout aussi intransigeante sur les traditions familiales. Malheureusement pour moi.
Car même si j’adore mes parents et ma grand-mère, j’ai envie de mener ma vie librement. Surtout depuis que j’ai fait la connaissance de Frédéric Fougeray.
A vingt-huit ans, Frédéric est un jeune publicitaire, qui commence à faire ses preuves. Il est aussi très beau, très sportif et …très amoureux de moi !
Ses parents m’apprécient et nous demandent à chaque visite ce que nous attendons pour nous marier, de sorte que nous aurions tout pour être heureux, si seulement ma famille acceptait notre union.
Je n’ai eu aucune peine à convaincre ma mère de le rencontrer, et elle l’a trouvé charmant. Avec mon père, ç’a été plus difficile, car il a d’abord dit que j’étais trop jeune pour m’engager avec un garçon. Il a cessé de me contredire et de m’ordonner de me taire lorsque je lui ai fait observer que moi, au moins, en choisissant l’homme de ma vie, j’avais des chances d’être heureuse, et ce sans me partager entre un foyer officiel et une liaison cachée. Là, il n’a pas osé me donner tort, sans doute parce qu’il avait peur de ce que j’aurais pu ajouter…
Il a donc accepté que je fréquente Frédéric, et même que j’aille passer quelques week ends chez lui, lorsque mes études m’en laissent le temps. En revanche, il m’interdit d’aller vivre dans son appartement, ou même de me marier avec lui :
-Pense à ta grand-mère ! Elle ne pourrait pas accepter que tu épouses un homme qui non seulement ne possède pas de vignoble, mais en plus ne travaille même pas dans le vin.
Bien sûr, je pourrais passer outre l’opinion de ma famille, mais je ne veux pas me fâcher avec eux. Surtout que je les connais assez pour savoir qu’ils ne me pardonneraient jamais, si je suivais Frédéric sans leur accord.
En fait, il suffirait que je parvienne à convaincre ma grand-mère que mon bonheur est auprès de Frédéric, pour que mon père cède à son tour. Il s’est toujours calqué sur ce qu’elle voulait, et c’est par peur de sa réaction à elle qu’il s’oppose à ce que je vive avec Frédéric.
Le problème, c’est que je ne sais guère comment lui annoncer que j’aime un publicitaire.
Et tous ceux qui ont entendu parler ma grand-mère me comprendront. N’en déduisez pas pour autant qu’elle est inhumaine. Non. Mais en épousant mon grand-père et son vignoble, elle a adopté les principes des Laligant. Depuis qu’elle est veuve, elle continue d’administrer seule son domaine, avec l’aide d’un comptable assez dévoué pour être sous-payé. Elle ponctue la plupart de ses phrases en rappelant que c’était la volonté de « son regretté Louis », dont le portrait trône encore sur la cheminée de la salle à manger. Et elle ne conçoit pas qu’on ait une autre raison de vivre que le champagne. Après avoir marié chacun de ses enfants avec les héritiers des cépages voisins, ce qui lui a permis d’agrandir ses terres, elle attend depuis ma naissance que j’épouse le fils aîné des champagnes Brevard.
Mon père doit tout de même se douter que je ne suis pas prête à céder, car chaque fois qu’il nous rend visite, à la maison, il me rappelle que je ne dois jamais parler de Frédéric à Grand-mère.
-Elle en mourrait, conclut-il pour me faire peur.
Bien sûr, il exagère.
A la veille de fêter ses quatre-vingts ans, ma grand-mère possède encore force et vigueur. Elle vit seule dans la demeure familiale, où elle a logé sa femme de ménage et son comptable, sous prétexte de leur éviter des frais de loyer. En réalité, c’est pour les avoir à sa disposition en permanence.
Elle gère les intérêts du domaine avec la même intransigeance qu’avait autrefois mon grand-père, ce qui a d’ailleurs surpris ses enfants, qui s’attendaient tous à ce qu’elle se retire des affaires dès qu’elle a été veuve.
Elle affirme qu’elle agit ainsi pour respecter la volonté de son mari, son « regretté Louis », mais je la soupçonne d’y prendre beaucoup de plaisir. Elle s’ennuierait dans une vie sans champagne…
Et brusquement, c’est en pensant au couple qu’elle a formé avec mon grand-père, que j’espère avoir trouvé un moyen de la convaincre.
Je lui téléphone aussitôt pour savoir à quelle heure je peux lui rendre visite, et elle me propose de venir déjeuner avec elle.
Ma grand-mère reçoit tous ses invités de façon immuable : avec évidemment une flûte de champagne en apéritif, et un repas délicieusement préparé par sa femme de ménage, servi dans le grand séjour, face à la cheminée où est accroché le portrait de Grand-père.
-Ainsi, j’ai l’impression que mon regretté Louis peut encore suivre nos conversations, rappelle-t-elle à chaque fois.
Aujourd’hui, j’en profite pour lui faire raconter son histoire.
Elle semble un peu embarrassée au début, sans doute parce qu’elle n’aime pas se confier devant Antoine, son comptable, qui déjeune avec nous. Pourtant, très vite, elle conclut qu’elle l’emploie depuis assez longtemps pour n’avoir rien à lui cacher. Et, ravie, elle se souvient des plus belles anecdotes qu’ils ont vécues avec leurs clients amateurs de champagne. Notamment, la première visite que leur a rendue le chef d’orchestre allemand :
-Ton grand-père lui avait fait livrer une caisse de notre meilleur millésime. Trois mois plus tard, il est venu nous remercier. Et il a tellement apprécié notre vin, et notre accueil, qu’il s’est engagé à ne plus boire que du champagne Laligant. Il a d’ailleurs tenu parole : durant plus de trente ans, il nous en a commandé pour tous les grands festivals de musique auxquels il participait. Salzbourg, Bayreuth, Milan, etc… Et chaque fois qu’il en avait le temps, il venait passer quelques jours dans notre domaine. Il adorait que nous lui expliquions les procédés de vinification. En contrepartie, il m’a invitée plusieurs fois aux concerts qu’il donnait à travers le monde. J’y allais seule, car ton grand-père était trop occupé par la gestion du domaine pour prendre des vacances, mais…
Elle s’interrompt pour retourner dans ses souvenirs. Et je pourrais moi aussi me laisser prendre au charme des évocations de Grand-mère, mais je dois penser à Frédéric. Qui m’aime, qui a hâte de vivre avec moi et qui s’impatiente… plus encore que moi !
Aussi, je ramène doucement Grand-mère dans le présent, en lui disant qu’elle a eu beaucoup de chance de connaître avec son mari un tel amour, de partager avec lui cette passion pour le champagne… et que je voudrais être aussi heureuse.
-Oh, tu as bien le temps, Domitille, me sourit-elle.
Ce qui me donne l’occasion de lui rappeler que j’ai vingt-et-un ans. Age où l’on a le droit de faire des projets.
-Tu as raison, soupire-t-elle. Je vieillis plus vite que je ne crois. Il est vrai que, dans moins de six mois, nous fêterons mes quatre-vingt-ans. A cette occasion, nous inviterons le fils Brevard. Il a trois ans de plus que toi et je le trouve charmant. Vraiment, il mériterait que…
-Non, lui dis-je très vite. Toi qui as vécu une si belle histoire avec Grand-père, tu ne peux pas m’obliger à épouser un garçon qui est charmant, oui, et bien éduqué, mais qui ne m’attire pas du tout.
-Tu n’en sais rien, proteste ma grand-mère avec sa vivacité habituelle. Puisque tu ne l’as pas encore épousé !
Sa mauvaise foi m’agace, au point que je lui avoue d’un coup que je ne me marierai jamais avec lui.
A peine ai-je fini ma phrase que je la regrette. Je crains que ma grand-mère ne se mette en colère, mais elle réagit avec une indifférence presque méprisante :
-Ma chérie, poursuit-elle sur son ton habituel, tu épouseras celui que nous aurons choisi pour toi. Celui qui nous paraîtra capable de te rendre heureuse. N’oublie pas qu’à ton âge, on ne connaît pas plus la vie que le bonheur !
Avant même que j’essaie de lui expliquer que le monde a changé, et que plus personne n’accepte aujourd’hui que l’on se charge de son bonheur à sa place, ma grand-mère me cite en exemple mon père et mes oncles, qu’elle a mariés sans se soucier de leur accord, et qui sont tous parfaitement heureux, dans leurs vignobles respectifs.
-D’ailleurs, conclut-elle, ç’avait été pareil pour moi. Quand mes parents m’ont fiancée à ton grand-père, je l’avais à peine vu trois fois. Mais je n’ai pas pensé une seconde à me révolter, et je ne l’ai jamais regretté. Lui non plus. Oh, je sais bien qu’il m’a trompée à de multiples reprises, avec les jeunes femmes que l’on engageait à la saison des vendanges. Et parfois avec nos voisines, ou même mes meilleures amies. Mais jamais il ne m’a quittée. Parce que nous partagions la passion du champagne. A notre manière, nous formions un couple solide.
Et là, elle éclate de rire devant mon étonnement :
-Ne me dis pas que tu n’as jamais entendu ton père ou tes oncles sourire des frasques de mon regretté Louis…
J’admets que j’étais au courant, mais j’ignorais qu’elle le savait aussi, ce qui la fait éclater de rire :
-Même si je ne lui ai jamais rien reproché de son vivant, je suis plus observatrice qu’on ne croit. De même que je sais que ton père a quitté ta mère depuis plusieurs années. Ils ne se rejoignent que pour participer à mes repas de famille. C’est d’autant plus évident qu’ils en profitent pour se tenir informés de leurs situations respectives, de tes études ou de celles de ton frère… On remarque tout de suite qu’ils ne se sont pas vus depuis plusieurs semaines, ou plusieurs mois !
-En somme, tu sais tout ? Alors que c’est pour t’épargner un choc qu’ils n’ont jamais osé divorcer !
-Mais oui, je le sais bien, ma petite Domitille, sourit ma grand-mère. Et c’est pour cette même raison que je fais semblant de tout ignorer. Pour qu’ils ne se sentent surtout pas libres de se séparer !
Là, comme elle sent bien que je suis choquée par son machiavélisme, elle ajoute :
-Si ton père était vraiment épris de sa maîtresse, il n’aurait pas craint de m’en parler. Toi, en revanche, je vois bien que tu es amoureuse. Sincèrement. Je l’ai deviné à la manière dont tu es pressée de t’échapper de chez moi dès que nos repas du dimanche sont terminés. Comme si tu avais quelqu’un à rejoindre. J’en ai aussi déduit que ce garçon ne devait pas être très convenable, et qu’il n’appartient sûrement pas à une famille de producteurs de champagne, sinon tu me l’aurais déjà présenté.
Evidemment, je ne peux que protester, en expliquant à ma grand-mère que Frédéric est un jeune créateur, qui travaille dans la publicité. Et que je le trouve très brillant et plein d’avenir, même s’il ne connaît rien à l’univers du vin.
-Un publicitaire, soupire ma grand-mère. Mais que feras-tu avec lui ?
-Je l’aimerai. Je découvrirai à ses côtés l’univers de la presse, de la publicité. Je l’aiderai dans son travail, nous ferons du ski en hiver et de la voile en été, jusqu’à ce que j’aie fini mes études et que nous décidions d’avoir des enfants. Et nous serons tellement heureux que nous ne penserons même plus à boire du champagne pour célébrer notre bonheur quotidien.
Cette fois, ma grand-mère paraît émue par mes projets.
Après avoir poussé un soupir, pour montrer qu’elle ne se rendra pas aussi facilement, elle me propose d’inviter Frédéric à venir déjeuner avec nous, dimanche prochain :
-Cela me permettra de juger s’il est correct, et digne de toi.
Puis elle ajoute en souriant :
-Après tout, il faut bien vivre avec son époque. Aujourd’hui, les filles se veulent libres et autonomes, on ne pourrait pas te retenir indéfiniment… Et puis, même un aussi bon vin que le champagne ne peut plus se passer de publicité, de nos jours !
Et ces derniers mots suffisent à me faire entendre que ma grand-mère a bien l’intention de tester le talent de Frédéric, voire de l’utiliser.
Au fond, cela me rassure. Car j’en conclus que Frédéric sera accepté dans le cercle de famille, pour peu qu’il rentre dans son jeu.
Et le dimanche suivant, je suis donc à peine intimidée d’amener avec moi Frédéric, et de le présenter à toute la famille réunie.
Le plus surpris est mon père, mais ma grand-mère intercepte le regard de reproche qu’il me lance, et elle lui annonce qu’elle a elle-même décidé d’inviter ce jeune homme à se joindre à nous :
-Domitille a tout de même le droit de vivre comme les jeunes de sa génération, proteste-t-elle. C’est incroyable que je sois la seule ici à avoir conscience de l’évolution des mœurs. Aujourd’hui, la publicité est un art avec lequel il faut compter, et je suis très fière qu’elle ait choisi d’épouser un garçon qui pourra assurer la réputation du champagne Laligant, comme mon regretté Louis le faisait autrefois, de manière très innovante. De plus, en épousant l’homme qu’elle aime, Domitille s’épargne les complications d’une double vie, comme vous en menez !
Cette dernière phrase suffit pour que mon père renonce à me faire des reproches. Au contraire, il se propose d’aller chercher la bouteille de champagne qui nous servira d’apéritif.
Impitoyable, ma grand-mère lui fait observer que c’est bien la première fois qu’il s’offre à faire le service.
Elle ne s’attendait sûrement pas à ce que cette phrase décide mon père à l’affronter, en annonçant le plus calmement possible :
-Eh bien oui, j’ai une compagne. Elle s’appelle Carole, elle est merveilleuse. Et puisque tu es au courant, je ne vois plus ce qui me retiendrait de divorcer et de l’épouser.
Sans lui répondre, ma grand-mère demande à ma mère ce qu’elle en pense, et celle-ci avoue être plutôt favorable à cette décision :
-De toute façon, je ne vois jamais mon mari plus d’une heure par semaine…
-Et cela vous convient, n’est-ce pas, sourit ma grand-mère. Puisque vous aussi, vous avez refait votre vie, depuis que vos enfants sont grands. En somme, grâce à l’initiative de Domitille, il y aura désormais davantage de sincérité dans notre famille. Croyez-moi, je serais la première à m’en réjouir. Surtout si vous cessez de me traiter comme une douairière incapable de comprendre vos passions et vos élans ! Mas peut-être aviez-vous peur en divorçant que je ne vous déshérite plus ou moins ? Soyez donc rassurés, et sachez que je ne désire que votre bonheur. Tout comme je voulais le bonheur de mon regretté Louis, au point de le laisser succomber aux charmes des vendangeuses, autrefois. J’espère seulement que l’amour de Domitille et de Frédéric sera aussi durable que sincère. ...Et que Frédéric aura à cœur d’assurer la publicité du champagne Laligant !
Ma grand-mère se relève pour montrer qu’il est temps de passer à table, ce qui lui permet de conclure :
-Enfin, puisque vous voici tous décidés à vivre vos amours, je comprends que je ne peux que me taire. Ou vous approuver. Mais dans ce cas, vous me permettrez de faire comme vous ! Moi aussi, j’ai le droit d’assumer mes choix, aussi puis-je vous annoncer que je profiterai de mon quatre-vingtième anniversaire pour me remarier.
Mon père la dévisage sans y croire. Ou du moins, sans arriver à faire un commentaire. Aussi ma grand-mère décide-t-elle de répondre à la question qu’il n’ose pas poser :
-Mais oui, j’épouserai Antoine ! Mon comptable ! Après tout, nous nous aimons depuis plusieurs années, je vous l’ai toujours caché pour éviter de vous choquer, mais je ne vois pas pourquoi je resterais la dernière à me sacrifier au respect des traditions. Au cas où vous voudriez me rappeler qu’il a quinze ans de moins que moi, c’est inutile, je le sais. Et il est bien le seul à ne pas s’en rendre compte !
Je devine que mon père aurait envie de protester, mais il sent bien qu’il n’en a guère le droit, après tout ce qu’il a révélé à sa mère.
C’est même sur un ton intimidé qu’il se permet de poser la question qui sinon le tarauderait toute sa vie :
-Maman, tu veux dire que tu étais la maîtresse d’Antoine depuis …plusieurs années ?! J’espère seulement que tu n’as pas trompé Papa avec lui… ?
Ma grand-mère le regarde avec un sourire amusé. Comme si elle hésitait avant de le rassurer. Enfin, elle reprend la parole :
-Tu me paraissais moins indigné par les aventures de ton père avec les jolies vendangeuses, n’est-ce pas ? Mais rassure-toi, je ne suis devenue la maîtresse d’Antoine qu’après la mort de mon regretté Louis. Cela s’est passé un soir où Antoine m’avait annoncé son intention de quitter le domaine et de se faire engager dans un grand cabinet d’assurance. Qu’est-ce que notre exploitation serait devenue sans lui ?!! Bref, nous nous sommes rapprochés et… Et depuis, nous nous aimons sincèrement !
Après un instant de silence, elle conclut :
-Du vivant de ton père, j’étais plus jeune, plus belle, aussi ne l’ai-je trompé qu’avec des hommes prestigieux. Un premier ministre britannique, et un chef d’orchestre allemand. Ton père était fier de savoir que ces hommes assuraient la renommée de notre vignoble à travers le monde, il ne s’est jamais douté de l’aide que je lui apportais pour faire rayonner les champagnes Laligant ! Bien entendu, pour mon remariage, je vous promets qu’il y aura du champagne pour tout le monde !