LA DOUBLE VIE DE LORD CARLTON

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 2936

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (7 Octobre 2003)

 

Comme chaque fois qu’elle était invitée par la reine Victoria à un bal donné à Buckingham Palace, Lady Falkayan s’était assise un peu à l’écart de la fête, afin de pouvoir discrètement observer la conduite des différents convives. Elle savait ainsi qu’elle pourrait ensuite colporter les pires rumeurs à travers Londres. En cette fin du dix-neuvième siècle, toute la bonne société victorienne s’ennuyait, mais Lady Falkayan s’épanouissait dans la médisance. Elle était capable d’inventer une liaison entre deux personnes seulement après les avoir vus échanger un sourire ou trois phrases, et elle savait mieux que quiconque fleurir sa conversation de sous-entendus appuyés pour laisser croire à son entourage qu’elle n’osait encore pas tout révéler.

Elle ne montrait de l’indulgence que pour Lord Carlton, mais il est vrai que personne à Londres n’aurait accepté d’entendre critiquer Lord Carlton. Non seulement ce dandy était un authentique pair du royaume, cousin de la reine d’Angleterre, mais en plus il était extrêmement séduisant et racé. Grand et svelte, il portait toujours des costumes qui, sans être trop neufs, faisaient ressortir sa silhouette de tennisman. Enfin, il jouait aussi bien au bridge qu’aux échecs, et son humour faisait sourire même la reine Victoria.

On s’inquiétait seulement de constater qu’il était encore célibataire, à trente-cinq ans, âge où un gentilhomme britannique se devait d’être marié et si possible père de famille. Mais il possédait trop de charme pour que l’on puisse se montrer malveillant ou ironique à son égard, et seules quelques mères profitaient de cette situation pour lui présenter avec insistance leurs filles à marier.

Justement, ce soir-là, l’orchestre venait d’achever une valse et Lord Carlton, qui avait déjà dansé avec presque toutes les dames de la noble assemblée, se précipita vers Lady Falkayan pour l’inviter :

-Je croyais que vous faisiez exprès de ne pas me voir, marmonna aigrement la vieille dame.

-Au contraire, sourit l’irrésistible aristocrate. Je vous réservais pour les danses de la fin de soirée, elles sont plus longues et me permettront de vous garder plus longtemps à mon bras. Vous dansez si légèrement que j’en conclus que vous êtes guérie de vos douleurs ? Comment s’est déroulé votre séjour sur la Côte d’Azur ?

Lady Falkayan se plaignait de rhumatismes et d’un ulcère d’estomac, dont personne ne lui demandait de nouvelles, car elle était capable de parler très longuement de ses maladies. Ravie que l’on se soucie enfin de sa santé, elle en profita pour décrire ses malaises à Lord Carlton, ainsi que les traitements prescrits par les médecins français.

Celui-ci parut captivé par son récit, de sorte que, lorsque leur valse s’arrêta, Lady Falkayan ressentit une mélancolie nouvelle à le voir s’éloigner.

-Il est décidément charmant, bougonna-t-elle. Je me demande bien pourquoi certains lui reprochent d’être encore célibataire.

Elle se promit de dire encore tout le bien qu’elle pensait de lui, tandis qu’il s’inclinait devant une autre dame pour l’inviter à danser.

Vers minuit, Lord Carlton prit congé de la reine Victoria. Personne ne tenta de le retenir, car on savait que ce célibataire minutieux s’interdisait de se coucher tard. Néanmoins, après son départ, la fête perdit une grande part de son intérêt.

Mais les jeunes filles et les vieilles dames qui pensaient encore à lui, en rêvant de l’avoir pour mari ou pour gendre, auraient été fort surprises de constater que Lord Carlton, au lieu de rentrer chez lui, avait sauté dans un fiacre. Il connaissait d’ailleurs le cocher, car il lui cria :

-Je suis navré de vous avoir fait attendre, mon cher Francis, mais la reine avait convié plus de dames que prévu, et j’ai dû toutes les faire danser à tour de rôle ! Conduisez-moi à Maygreen Street au plus vite. Je me préparerai pendant le trajet.

Et en effet, tandis que Francis le cocher fouettait les chevaux, Lord Carlton sortait de sous le siège du fiacre un masque sombre et une redingote noire. Très vite, en homme habitué à se déguiser, il se changea, puis enfila le masque sur son visage. Enfin, il fit glisser de son doigt la chevalière gravée aux armes de sa famille, et il se frotta les mains au cirage. Quand le fiacre arriva dans Maygreen Street, il était méconnaissable

-Par prudence, vous vous arrêterez ici, ordonna Lord Carlton à Francis. Cela me permettra d’escalader la grille du parc, avant de courir sur le mur de clôture pour atteindre les fenêtres du salon vert de Merevil Castle. En revanche, jusqu’à ce que je me sois introduit dans la demeure, demeurez prêt à fouetter le cheval, au cas où un domestique me surprendrait à travers les lucarnes de l’office et donnerait l’alarme.

-Comme d’habitude, Mylord, sourit Francis.

Il était officiellement le valet de chambre de Lord Carlton mais, à vrai dire, les relations des deux hommes étaient surtout bâties sur la confiance et l’estime réciproques.

Francis n’avait jamais oublié sa surprise, le soir où l’aristocrate lui avait avoué de manière fort paisible qu’il s’ennuyait dans le confort de son hôtel particulier et qu’il tuait désormais le temps en allant commettre des cambriolages, …à chaque fois que la reine Victoria donnait un bal !

-J’ai ainsi la certitude, avait-il expliqué en souriant, que les familles les plus fortunées d’Angleterre ont quitté leurs manoirs pour honorer l’invitation de la reine, ce qui me permet de m’introduire chez elles sans danger. Bien sûr, il reste toujours des majordomes et des valets de chambre dans ces riches demeures, mais les domestiques anglais ont rarement le droit de pénétrer, en l’absence de leurs maîtres, dans les pièces où sont gardés les bijoux.

Ce soir-là, Francis avait protesté :

-Vous risquez tout de même d’être surpris, lorsque vous faites l’inventaire du manoir pour dérober les lingots d’or, les tableaux de maître ou les billets de banque ? !

Lord Carlton avait blêmi comme si on l’avait insulté :

-Jamais je ne touche à l’argent, je ne suis pas un détrousseur de grand chemin. Je ne dérobe que les bijoux. Ces diamants, ces rubis ou ces émeraudes ont été portés par les plus hauts personnages d’Angleterre. Ce sont des pierres qui ont une histoire, elles ont suscité des convoitises, des intrigues et des passions. Je ne supporte pas que leurs propriétaires actuels les laissent dépérir dans l’obscurité d’un coffre-fort. Et c’est pourquoi je risque ma vie et mon honneur à aller les chercher, afin qu’elles retrouvent chez moi leur lumière et leurs couleurs.

Bien sûr, Francis était demeuré un peu incrédule face aux explications de Lord Carlton, qui se présentait en justicier des joyaux enfermés dans les coffres. Pourtant, à force de suivre l’aristocrate dans ses escapades nocturnes, il avait dû se rendre à l’évidence : au cours de ses cambriolages, Lord Carlton ne dérobait que les pierreries.

Cette nuit-là encore, s’il s’apprêtait à cambrioler Merevil Castle, c’était parce que John Merevil avait la réputation d’être un grand collectionneur de diamants. Il avait passé douze ans de sa vie aux Indes, d’où il avait rapporté de fabuleux joyaux. Depuis son retour à Londres, il passait ses nuits dans les salons de jeu. Et, pour régler ses premières dettes, il avait déjà fait vendre aux enchères un magnifique diamant rose, l’Amour des Rois.

Cela avait suffi pour que Lord Carlton décide de lui rendre visite, sans attendre que John Merevil n’éparpille ses pierreries au hasard de ses parties de poker…

Maintenant, le distingué cambrioleur avançait en équilibre sur la corniche qui conduisait aux grandes fenêtres du salon vert de Merevil Castle. Aucune lumière ne filtrait à l’intérieur de la pièce, de sorte qu’il put sortir sans crainte ses outils de ses poches pour découper une partie de la vitre. Il glissa alors la main droite à l’intérieur de la pièce et parvint à ouvrir la fenêtre.

L’opération n’avait pas duré plus d’une minute.

Lord Carlton demeura immobile quelques instants, le temps de s’habituer aux craquements du vieux manoir et pouvoir déceler les éventuels bruits de pas. Il dut se sentir rassuré, car il enleva enfin ses chaussures pour courir sur le parquet sans le faire grincer. Il ne prêta d’ailleurs aucune attention au salon vert, qu’il quitta pour monter au second étage, dans le cabinet de travail de John Merevil. Là, il commença par soulever les différents tableaux et miniatures. Un peu déçu de ne pas découvrir de coffre-fort, il ouvrit le secrétaire …et poussa un cri de stupeur en voyant une dizaine de diamants glissés en vrac dans un vieil encrier.

-Un homme qui traite les pierres avec un tel mépris ne mérite pas de les conserver, bougonna-t-il, tout en s’en emparant très vite. Pourtant, la seule lueur de la bougie avait suffi pour qu’il évalue ces diamants. Certes, ils étaient de taille honorable, admirablement taillés et sans défaut, mais aucun d’eux ne figurait parmi les pierres de légende, comme le Koh-I- Noor, la Califfa ou l’Amour des Rois.

-J’espère que Merevil n’a pas déjà perdu au jeu ses plus belles pièces, s’inquiéta Lord Carlton.

Avant de s’écrier :

-Zut, je suis aussi stupide que …John Merevil en personne ! Il est évident qu’il aura rangé ses plus beaux joyaux dans son salon de jeu. Un homme tel que lui, qui passe toutes ses soirées à jouer au poker ou au whist, a besoin de conserver ses trésors à portée de main, pour se faire prêter de l’argent en cours de partie.

Aussitôt après avoir refermé la porte du secrétaire, il sortit délicatement du bureau et emprunta le couloir qui conduisait au salon de jeu. Là, il hésita un peu, entrouvrit plusieurs portes avant de reconnaître l’endroit où le maître de maison disputait ses parties de poker. La pièce était spacieuse, encombrée de plusieurs tables et guéridons pour permettre aux joueurs de s’affronter séparément, et décorée de tableaux libertins. Mais cette fois, Lord Carlton n’eut aucune peine à trouver le coffre-fort, dissimulé derrière une tapisserie représentant une nymphe poursuivie par trois satyres. Bien sûr, ce facétieux cambrioleur ignorait la combinaison condamnant le coffre, mais il était habile à manipuler les mécanismes de serrurerie, et il lui fallut moins d’une heure pour parvenir à ouvrir le coffre de John Merevil.

Comme toujours dans ces circonstances, il poussa une exclamation de plaisir. Il était fier d’avoir réussi à retrouver la combinaison et, surtout, il aimait cet instant où la porte du coffre s’entrouvre et où l’on ignore encore ce que l’on va y découvrir…

Il avait d’ailleurs de bonnes raisons de se réjouir, cette nuit-là, car un amas de diamants blancs, diamants roses et diamants jaunes captèrent immédiatement la lumière de sa bougie.

-Bigre, s’exclama-t-il, il aurait été dommage de laisser de si belles pierres à un homme incapable de les apprécier. John Merevil ne voyait en elles qu’un moyen facile de régler ses dettes de jeu…

Avec des gestes aussi rapides que précis, il s’emparait des diamants, qu’il glissait dans les différentes poches de sa combinaison de cambrioleur. Il eut encore la surprise de remarquer deux rubis et une améthyste, qu’il apprécia en connaisseur. Avant de s’apprêter à quitter le salon de jeu, il prit tout de même le temps de rabattre la porte du coffre. Mais ce fut à cet instant-là qu’il entendit un grognement très proche. Craignant d’être surpris par l’un des domestiques de Merevil Castle, il se redressa et se mit instinctivement en garde pour se défendre. Personne n’entra. Pourtant, il perçut un second grognement.

-On dirait que quelqu’un est ici, s’étonna-t-il.

Certes, la prudence lui commandait de s’enfuir au plus vite avec son butin, mais Lord Carlton était trop curieux pour partir sur une énigme. A la lueur de sa bougie, il inspecta le salon de jeu, et c’est devant la cheminée qu’il faillit buter sur un corps allongé. La personne se trouvait attachée et bâillonnée, ce qui expliquait le caractère indistinct des cris qu’elle poussait pour attirer l’attention du cambrioleur providentiel.

Lord Carlton ne manifesta aucun signe d’étonnement. Sa double vie de gentilhomme à la cour d’Angleterre et de cambrioleur, lui avait appris à ne jamais montrer de stupeur, quelles que soient les circonstances. Simplement, il s’agenouilla et sortit de l’une de ses poches un couteau pour trancher les liens du prisonnier de Merevil Castle. C’est en enlevant son bâillon, qu’il constata qu’il avait affaire à une femme. Il l’aida donc à se redresser, ce qui fut assez long car la malheureuse avait les membres endoloris.

-Appuyez-vous sur moi, conseilla-t-il. Et remerciez-moi de m’être trouvé présent à Merevil Castle justement ce soir. Souhaitez-vous vous enfuir avec moi ?

-Evidemment, répliqua la jeune femme, plutôt surprise du ton mondain employé par Lord Carlton. Mais …vous ne me demandez pas pourquoi on m’a ainsi ligotée?

-Je ne pose jamais de questions indiscrètes aux dames, protesta le dandy. Même si j’écoute toujours avec plaisir leurs explications. Bref, qu’étiez-vous venue voler ?

Ce fut au tour de la jeune femme de paraître choquée :

-Oh, je n’ai jamais commis le moindre vol. Je suis Miss Indiana Forsyth, et je menais mon enquête. Il faut vous dire que mes parents vivaient aux Indes, où ils avaient fait la connaissance de John Merevil. Ils l’invitaient à toutes leurs réceptions, jusqu’au soir où ils ont été assassinés. On n’a jamais retrouvé le coupable, on a conclu au crime d’un rôdeur, d’autant que tous les bijoux de ma mère ont été dérobés. Moi, j’ai été recueillie par l’oncle de mon père, qui m’a fait venir à Londres. Mais j’ai eu la surprise de lire dans les journaux, le mois dernier, que John Merevil avait vendu un diamant fabuleux, l’Amour des Rois. Or, ce diamant faisait partie de la collection de mon père. J’ai eu des soupçons et j’ai décidé de m’introduire dans Merevil Castle, pour découvrir si John possédait d’autres joyaux ayant appartenu à mon père, ce qui prouverait que c’est lui qui a tué ou fait tuer mes parents. J’espère que vous me croyez, s’inquiéta-t-elle soudain, en prenant conscience du caractère extravagant de la situation.

Mais Lord Carlton répondit à la question de la jeune fille par une autre question :

-Comment vous êtes-vous retrouvée ainsi ligotée ?

Miss Forsyth prit un air penaud pour avouer :

-J’avais choisi cette nuit pour venir espionner chez Lord Merevil, parce que je savais qu’il était invité au bal de la reine. Mais je me suis fait surprendre par son majordome, qui n’a pas voulu écouter mes explications et qui m’a ligotée en attendant le retour de John Merevil.

-Je commence à vous croire, sourit Lord Carlton. Car si Merevil n’avait rien eu à se reprocher, le domestique aurait fait prévenir la police en découvrant votre intrusion.

Elle eut un sourire reconnaissant, ce qui permit à Lord Carlton d’apprécier ses superbes yeux verts. Sans même s’en rendre compte, il était conquis par le charme intrépide de cette jeune fille, qui n’hésitait pas à pénétrer seule dans un manoir pour chercher à démasquer l’assassin de ses parents. En outre, il était amusé de constater qu’elle avait élaboré la même stratégie que lui, choisissant la date du bal donné par la reine Victoria pour pénétrer chez Merevil en toute discrétion. Elle avait seulement eu moins de chance que lui…

-Vous êtes décidément extravagante, murmura-t-il.

Et c’était le premier vrai compliment qu’il adressât à une dame. Jusqu’à présent, il avait profité de son allure aristocratique et de sa réputation de tennisman pour séduire des jeunes filles romanesques ou des épouses sensuelles, mais jamais il n’était véritablement tombé amoureux. Il aimait les femmes avec gourmandise, sans éprouver de sentiment durable. Cette nuit, pour la première fois, il ressentait l’envie de mieux connaître Miss Indiana Forsyth. Il aurait voulu la venger de ce qu’elle avait souffert par la faute de John Merevil, et peut-être aurait-il eu ensuite la joie de la voir sourire, avec cet air malicieux qui faisait pétiller ses yeux verts.

Presque malgré lui, il se rapprocha d’elle, pour savoir si elle allait le repousser ou s’il pouvait garder un espoir de lui plaire. Il s’attendait au pire comme au meilleur, mais fut tout de même surpris lorsqu’à son tour, elle se rapprocha pour poser ses lèvres contre les siennes.

-Embrassez-vous toujours les inconnus, lorsqu’ils vous libèrent de vos liens, interrogea-t-il sur un ton faussement amusé.

-C’était la première fois, répliqua-t-elle très sérieusement. Je sentais que vous en aviez envie, mais que vos principes de gentleman vous interdisaient de profiter des circonstances pour dérober un baiser. Quoi que vous en pensiez, vous n’êtes pas un véritable cambrioleur, cela se devine tout de suite.

Il ne savait pas si c’était un compliment ou un reproche, et il n’eut guère le temps de lui poser la question, car tous deux furent interrompus par un bruit de pas qui montait pesamment l’escalier.

-Vous me rendez fou, gronda-t-il. Au point de me faire oublier mon premier principe, qui est de ne jamais m’attarder sur les lieux de l’effraction.

Instinctivement, Indiana Forsyth se blottit à ses côtés, et il fut fier de constater qu’elle gardait confiance en lui.

Il se jura de ne pas la décevoir :

-Fuyez, ordonna-t-il. Allez jusqu’aux lucarnes et…

Cachant sa frayeur, elle refusa catégoriquement :

-Non. Je ne partirai pas d’ici sans savoir si Merevil est responsable ou non de la mort de mes parents. Il faut que je fouille dans son bureau pour…

-Sauvez-vous, je me charge du reste, répéta-t-il de façon plus autoritaire. Je n’ai même pas d’arme pour vous protéger…

Malgré la gravité du moment, elle retint un sourire :

-Qui êtes-vous ? Vous vous introduisez dans de riches demeures pour les cambrioler, et vous n’avez même pas un revolver ?

-Je ne veux pas risquer de tuer quelqu’un dans un moment d’affolement, expliqua-t-il.

La porte du salon de jeu s’entrouvrit sur le majordome, qui venait surveiller l’état de sa prisonnière.

Il sursauta en constatant qu’elle avait disparu, mais déjà Lord Carlton lui faisait face. Sans lui laisser le temps de pousser un cri, il lui décochait un coup de poing dans l’estomac, suivi d’un uppercut qui suffit pour faire perdre connaissance au domestique.

-Dieu merci, vous savez vous défendre, murmura Indiana, visiblement subjuguée.

-Suivez-moi, ordonna l’aristocrate.

-Mais, je vous ai dit qu’il me fallait la preuve que..

Agacé, il sortit de sa poche le bas dans lequel il avait glissé les diamants de John Merevil :

-Cela devrait vous suffire, non ?

-Oh, s’exclama-t-elle. Je reconnais déjà la Califfa, le Soleil Captif et le Caprice. Ce sont trois des plus fameux diamants de mon père, mais…

Elle dut s’interrompre pour suivre les rapides enjambées de Lord Carlton, soucieux de quitter Merevil Castle avant que le majordome n’ait retrouvé ses esprits. Indiana et lui redescendirent donc jusqu’au salon vert, d’où ils purent sauter de la fenêtre sur le muret qui conduisait à la grille d’entrée.

-Vous êtes remarquablement organisé, s’écria Indiana, en voyant que Lord Carlton était attendu par son cocher.

-Heureusement, répliqua le dandy.

Il ajouta aussitôt, à l’attention de son dévoué Francis :

-Hélas, nous n’avons rien gagné aujourd’hui. Il y avait certes de superbes diamants chez Merevil, nous ne pourrons pas les conserver. Il faudra les porter à la reine, pour prouver que Merevil est un criminel qui n’a pas craint d’abattre Lord Forsyth et son épouse à seule fin de s’emparer de leur fortune.

-Vous renonceriez à ces joyaux, pour moi ? s’étonna Indiana. Mais quelle sorte de cambrioleur êtes-vous donc ?

Il ne répondit à cette question que lorsque le fiacre les déposa devant son hôtel particulier :

-Je suis Charles Howard Carlton, dix septième baronnet, aristocrate par tradition et cambrioleur par ennui. Mais je crois qu’une demoiselle dans votre style pourrait apporter assez de dynamisme et d’imprévu dans mon existence, pour que je renonce à l’avenir à mes visites nocturnes.

Le long baiser que lui offrit Indiana ne l’étonna même pas. Lord Carlton avait toujours obtenu ce qu’il désirait. Or, désormais, il ne désirait plus que cette ravissante jeune fille, qui avait un sourire de lady et une intrépidité d’aventurière…

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