LES YEUX POUR PLEURER

Nouvelle de Gérard MOREL parue dans le N° 3326

de l’hebdomadaire NOUS DEUX (29 Mars 2011)

puis dans le N° 248

de la Revue de l’Amicale des Cadres de la Police (Novembre 2013)

 

 

J’avais trente-trois ans lorsque, à la suite d’un accident de voiture, je suis devenu aveugle. Et encore aujourd’hui, je crois bien que je ne pourrai jamais me délivrer de ma dernière vision, celle qui a indirectement causé cet accident et mon infirmité définitive…

A cette époque, parallèlement à ma profession d’avocat, j’étais passionné par la mécanique. J’avais même réussi à m’offrir à bas prix une très ancienne Rolls Royce, pour le seul plaisir de la restaurer durant les vacances. J’y consacrais tous mes loisirs, sous l’œil tour à tour admiratif ou amusé d’Emilie, ma compagne.

Mon frère, qui vivait avec nous dans la maison de nos grands-parents, la Chêneraye, souriait lui aussi de mon enthousiasme pour les vieilles voitures.

Le 25 Novembre 2006, pour la première fois, j’ai senti réagir le moteur de la vieille Rolls. Fou de joie d’avoir réussi mon pari de parvenir à la faire rouler de nouveau, je suis allé chercher Emilie et mon frère afin qu’ils partagent cet instant d’émotion…

Aujourd’hui encore, je les revois tels que je les ai surpris, à demi enlacés sur l’un des canapés du salon. Ils ne s’embrassaient pas, mais leur attitude abandonnée était encore plus évocatrice, elle trahissait l’intimité qu’ils partageaient avec négligence depuis longtemps. J’étais sans doute le seul à ne l’avoir jamais remarquée…

Sur le moment, j’étais trop blessé pour causer un scandale. Stupéfait et atteint dans l’amour et la confiance que j’avais naïvement voués à mon frère comme à ma fiancée, je n’ai pu que m’éloigner en silence. Sans réfléchir, je suis monté dans la Rolls, pour m’enfuir…

L’accident s’est produit à trois kilomètres de la maison, dans le ravin du Diable Fourbu.

Lorsque l’on m’a sorti de la voiture en flammes, le choc avait occasionné une hémorragie interne, qui a paralysé le nerf optique. Bref, j’étais aveugle.

Emilie ne m’a rendu qu’une seule visite à l’hôpital. Le temps de m’annoncer qu’elle avait honte d’elle-même, mais qu’elle préférait rompre. Elle a ajouté que, bien avant l’accident, elle avait déjà compris qu’elle ne m’aimait pas assez pour m’épouser, et qu’elle s’apprêtait à me le dire le jour où je m’étais enfui au volant de la Rolls. Tous mes amis ont trouvé sa conduite ignoble, ils ont pensé qu’elle me quittait parce qu’elle n’avait pas le courage de vivre aux côtés d’un handicapé. Moi seul, je savais qu’elle était sans doute sincère, et qu’en effet elle ne m’aimait plus.

Depuis qu’elle préférait mon frère.

Mais je n’ai rien dit. Et même, j’ai poliment remercié mon frère, chaque fois qu’il faisait un effort pour faciliter ma vie quotidienne, après mon retour à la Chêneraye.

Croyez-moi ou non, mais je vous jure qu’à cette époque, je ne pensais pas à me venger.

Mon unique préoccupation était de dominer peu à peu cette infirmité. J’y suis d’ailleurs parvenu avec une rapidité qui a étonné tous les médecins qui me suivaient. Je mesurais mes progrès au temps que mettaient les gens que je rencontrais pour la première fois, à découvrir que j’étais aveugle. En me guidant à l’aide de leur voix, j’arrivais à parler dans leur direction, comme si je les observais, et mes lunettes noires étaient alors interprétées comme un caprice, plutôt que comme un accessoire destiné à dissimuler pudiquement des yeux devenus inertes.

Oui, même si j’étais aveugle, je ne voulais pas qu’il me reste seulement « les yeux pour pleurer », selon l’expression populaire qu’employait ma mère. J’ai donc décidé de retravailler. Il m’était impossible de reprendre ma profession d’avocat, aussi me suis-je lancé dans la musique. J’espérais pouvoir devenir professeur de solfège et de piano mais, avant même d’avoir obtenu tous les diplômes nécessaires, j’ai commencé à imaginer des mélodies de chansons. Que j’ai fait envoyer par mon frère à différents interprètes. Aujourd’hui, j’ai composé des succès pour une bonne dizaine d’artistes et, vous qui me lisez, vous avez sûrement dansé sur quelques-uns de mes tubes.

Grâce à la musique, j’ai gagné beaucoup plus d’argent que si j’étais resté avocat et, comme je ne suis pas de ces hommes qui s’apitoient sur leur passé, je considère que mon accident m’a permis de réussir une carrière que je n’aurais jamais envisagée si j’avais conservé la vue.

Bref, j’étais plutôt satisfait de l’existence que je menais. Mon frère ne s’était jamais marié. Après la mort de nos parents, nous vivions donc à la Chêneraye comme deux vieux garçons, apparemment unis. D’ailleurs, nous n’avons jamais osé évoquer entre nous les circonstances de l’accident. Et je ne savais même pas s’il se doutait que son comportement avec Emilie était à l’origine de mon infirmité.

De toute façon, je n’envisageais pas de me venger.

Jusqu’à ce que je commence à vraiment souffrir d’être aveugle. Je m’en souviens, c’était le 18 Mars 2008. J’avais été invité à un bal organisé par un producteur de musiques de films, et c’est au cours de cette soirée que j’ai été présenté à Solange Senthys.

Malgré mon handicap, je n’ai pas eu besoin que l’on m’indique que Solange était belle. J’ai ressenti son charme, rien que dans la tranquille assurance avec laquelle elle s’exprimait, comme dans le respect vaguement agacé que les autres femmes lui manifestaient.

Ce soir-là, j’ai vraiment regretté mon infirmité. Parce qu’elle me privait de la beauté de  Solange.

Après avoir discuté un moment avec elle, j’ai craint qu’elle ne s’éloigne, je l’ai donc invitée à danser un slow, et c’est lorsqu’elle a senti qu’il fallait me guider vers la piste de danse qu’elle a compris que j’étais aveugle. Mais, contrairement à ce que je redoutais, elle n’a pas paru effrayée. J’en ai profité pour lui révéler que j’étais le compositeur du slow que l’orchestre jouait, et c’est ainsi que j’ai réussi à l’intéresser.

Très vite, elle a suggéré que nous pourrions quitter cet établissement où la musique était trop forte. Evidemment, j’ai accepté, et nous avons terminé la nuit chez elle.

Elle s’est alors montrée curieuse de savoir comment j’avais réussi à surmonter mon handicap au point de pouvoir soutenir une conversation sans que mes interlocuteurs ne se doutent que j’étais aveugle. Et moi, j’étais heureux de sentir son intérêt, dans lequel n’entraient ni curiosité malsaine, ni gêne. Le jour s’est levé avant que nous ayons fini de bavarder.

Solange travaillait comme correctrice indépendante pour plusieurs maisons d’édition, aussi put-elle venir s’installer à la Chêneraye, dès que je fis aménager pour elle un bureau. Chaque après-midi, elle travaillait sur les manuscrits que lui adressaient quelques éditeurs, et elle renvoyait la version définitive du roman par Internet.

Mon frère continuait de vivre à la Chêneraye mais, depuis la mort de notre mère, il s’était attribué le premier étage, aussi ne nous dérangeait-il guère.

Moins d’un an après fait la connaissance de Solange, je l’épousai. Sans trop y croire, je l’avoue, car je ne comprenais pas qu’une femme aussi belle accepte de lier sa vie à celle d’un infirme qui ne pourrait jamais l’admirer comme elle le méritait.

J’avais l’impression qu’elle se sacrifiait en m’épousant, mais j’étais trop amoureux d’elle pour repousser cette passion qui, selon moi, nous allait bien.

J’aurais même été parfaitement heureux si, quelques semaines après notre mariage, je n’avais pas commencé à éprouver des troubles digestifs persistants. Moi qui avais toujours eu une santé de trappeur, je ressentais de plus en plus souvent des brûlures d’estomac après les repas.

Pour me rassurer, je me répétais que ces douleurs étaient sans doute d’origine nerveuse, causées par l’agacement ou la jalousie que j’éprouvais à savoir que mon séducteur de frère vivait si près de Solange, et que lui, il pouvait admirer à loisir la beauté de ma femme.

Il m’était cependant impossible de le chasser de la Chêneraye, puisque cette demeure nous venait de nos grands-parents, et qu’il en était copropriétaire avec moi à parts égales. Je ne pouvais pas davantage envisager de déménager car, même si mes chansons me rapportaient de convenables droits d’auteur, je n’aurais pas pu offrir à Solange une autre demeure aussi vaste que la Chêneraye. Or, j’avais constaté avec satisfaction que ma femme s’était vite attachée à notre maison familiale.

Parfois, je me risquais à interroger Solange pour savoir si la présence de mon frère ne la perturbait pas trop.

-Pas du tout, m’affirmait-elle invariablement. Je le trouve même très gentil.

-Ne préférerais-tu pas que nous soyons seuls, insistais-je.

-Mais non, répondait-elle sur un ton négligent. Il est très discret et ne descend chez nous que lorsqu’on l’invite. En plus, il aime lire les livres que je corrige, et ses commentaires m’aident beaucoup.

Bien sûr, elle ignorait que mon frère avait séduit quelques années plus tôt Emilie. Elle ne pouvait donc pas imaginer les tortures de la jalousie que j’endurais chaque fois que je les entendais discuter ensemble, et partager une complicité souriante à propos des textes que l’une corrigeait et que l’autre lisait. Elle ne se doutait pas non plus que je me sentais humilié de ne pas pouvoir m’associer à cette complicité, moi qui étais désormais incapable de lire.

Au fil des mois, je ressentais d’affreuses bouffées de jalousie. Il n’était donc guère étonnant que mes troubles digestifs dégénèrent en brûlures d’estomac ou nausées, qui me pliaient en deux. Au point que je finis par aller consulter notre médecin. Le docteur Tournier soignait notre famille depuis que j’étais gamin, il connaissait mon tempérament angoissé et ne prit guère mes malaises au sérieux :

-Tu es trop anxieux, conclut-il après un bref examen.

Mais, bien qu’il m’ait prescrit des antidépresseurs, mes troubles digestifs continuèrent de s’aggraver. Proportionnellement à l’intimité que je devinais entre Solange et mon frère.

Bientôt, je me mis à les surveiller. Ce qui était assez facile, car personne ne se méfie jamais des aveugles. Sous prétexte que nous avons perdu la vue, les gens s’imaginent pouvoir nous mentir facilement, ils oublient que nos autres sens sont en alerte et que nous percevons bien des sensations auxquels les autres ne prêtent aucune attention.

Par exemple, pendant que je composais de la musique, silencieusement installé à mon bureau, il arrivait que j’entende marcher au premier étage deux personnes à pas feutrés, alors que mon frère prétendait ne pas recevoir de visites. Justement, un après-midi où Solange m’avait affirmé devoir me laisser seul pour se rendre chez son éditeur, je perçus distinctement les pas des deux personnes. Je montai délicatement l’escalier et, à travers la porte de l’étage, j’entendis que mon frère discutait à voix basse avec une femme. Or, il n’aurait eu aucune raison de se cacher …sauf s’il recevait chez lui Solange, n’est-ce pas ?

Pour obtenir une certitude, aussi douloureuse fût-elle, je me décidai à coller mon oreille contre la porte de l’appartement de mon frère. J’espérais ainsi parvenir à reconnaître formellement la voix de la femme qu’il recevait. Ce fut impossible, car ils devaient se tenir à l’autre extrémité du salon, mais je recueillis néanmoins un indice décisif. Il flottait à cet étage la fragrance de « Bal de nuit », le parfum de ma femme. Or, Solange prétendait ne jamais monter chez mon frère et ne bavarder avec lui que lorsqu’il s’arrêtait chez nous, au rez-de-chaussée. Il fallait pourtant admettre qu’elle était allée le rejoindre chez lui, pour que son parfum ait ainsi imprégné l’atmosphère de la cage d’escalier.

Cette fois, je détenais mieux qu’un indice. Une preuve. Il était facile d’en conclure que mon frère avait réussi à séduire Solange, après Emilie.

Mais désormais, il n’était plus question que je m’enfuie, ni que je reste encore la victime passive des incartades de mon frère. D’ailleurs, j’étais trop épris de Solange pour accepter de la perdre.

Et pour la garder, il suffisait que je me venge de mon frère !

Avant même d’être redescendu au rez-de-chaussée, je savais déjà que j’allais le tuer.

J’étais bien certain que mon infirmité ne m’empêcherait pas de commettre un crime parfait. Au contraire, elle allait me permettre d’agir sans être soupçonné puisque, même si une enquête était conduite à propos de l’ « accident » où mon frère allait bientôt périr, je savais qu’aucun policier ne soupçonnerait un aveugle d’être le meurtrier.

Ce soir-là, je ne pris pas les dix gouttes que le docteur Tournier m’avait prescrites pour m’aider à dormir. Mais je les versai dans le verre de ma femme, qui les but sans s’en rendre compte. Ce qui me permit de ressortir de notre chambre en toute discrétion. Je traversai en tâtonnant l’escalier de la Chêneraye, et me dirigeai seul jusqu’au garage, où était garée la voiture de mon frère.

J’ai déjà précisé que, tout au long de ma jeunesse, j’avais été passionné de mécanique. Ces notions-là ne s’oublient pas. Aussi, malgré mon infirmité, je n’ai éprouvé aucune difficulté à repérer la durite du circuit de freinage, ni à la transpercer légèrement grâce à l’un de mes vieux tournevis. Je savais que, avant que mon frère ait utilisé sa voiture, le liquide de frein aurait suinté à travers la perforation que j’avais provoquée… Incapable de freiner, il irait s’écraser dans l’un des premiers virages !

Cela passerait pour un accident. Et même si la police avait des doutes et faisait expertiser la carcasse de la voiture, personne ne me soupçonnerait d’être l’auteur du sabotage !

Croyez-le ou non, mais, pour la première fois de ma voie, les faits se déroulèrent exactement selon mes prévisions. Le lendemain, j’invitai mon frère à venir boire chez moi un whisky. Puis un deuxième. Et un troisième. Après le repas, je lui offris un verre de liqueur de prune. Déjà, je sentais à sa voix qu’il commençait à être ivre, mais j’attendis encore un peu avant de lui demander d’aller me chercher des médicaments à la pharmacie de Vezet. Je devinais qu’il titubait en allant vers le garage. Puis, de la terrasse, j’entendis le bruit de l’explosion, juste quand il longeait le ravin du Diable fourbu.

Les gendarmes vinrent en fin d’après-midi nous informer du deuil qui me frappait. Mon frère était mort sur le coup. A cause de l’impressionnant taux d’alcool qu’il charriait dans son sang, aucun des enquêteurs ne songea à faire examiner la voiture.

-C’est un malheureux accident, conclut le capitaine de gendarmerie. Décidément, dans votre famille, vous n’avez guère de chance avec les voitures !

Hypocritement, je poussai un soupir résigné. Tout en me réjouissant secrètement d’avoir pu me débarrasser aussi rapidement de mon frère.

Désormais, il ne me restait plus qu’à reconquérir Solange. Ensuite, si notre vie retrouvait sa sérénité, j’espérais bien ne plus souffrir de ces terribles brûlures d’estomac.

Ce fut en fin de journée que ma femme vint m’annoncer qu’elle avait un sujet grave à évoquer avec moi :

-Il faudrait que tu autorises quelqu’un à se joindre à nous pour l'enterrement de ton frère, murmura-t-elle d’un ton gêné. Une femme…

Voyant que je ne comprenais pas ce qu’elle voulait me dire, elle m’avoua que, depuis plusieurs mois, mon frère avait renoué avec l’une de ses anciennes maîtresses :

-Il s’agit d’Emilie Estevenin. Je sais qu’elle a été ta fiancée avant que nous ne nous rencontrions, et que ton frère était alors tombé amoureux d’elle. C’était au moment où tu as eu ton accident. Ils se sont même demandé si tu ne les avais pas surpris et si ce n’est pas à cause d’eux que tu as basculé dans le ravin du Diable fourbu. Bref, ton frère ne s’est jamais autorisé à épouser Emilie ni à vivre avec elle, de peur de te faire souffrir. Mais ils sont restés amants et, depuis un an, elle revenait même à la Chêneraie, une ou deux fois par semaine. En cachette de toi.

Je sursautai :

-Quand venait-elle ? Je n’ai jamais senti sa présence.

Ma remarque ne servit qu’à faire sourire Solange :

-Tous les deux se donnaient un mal fou pour que tu ne te doutes de rien. Ton frère avait remarqué que, depuis que tu avais perdu la vue, tu étais très sensible aux bruits et aux odeurs, aussi obligeait-il Emilie à porter le même parfum que moi, pour ne pas éveiller tes soupçons. Et même lorsqu’ils étaient tous deux au premier étage, ils chuchotaient, de peur que tu ne reconnaisses la voix d’Emilie.

Elle se tut un instant, avant de conclure :

-Même si Emilie t’a fait souffrir à l’époque, je pense que tu devrais cesser de lui en vouloir, car comme ton frère, elle ne s’est jamais pardonnée à elle-même.

Je ne répondis pas. Tant j’étais abasourdi, de découvrir que mon frère avait eu des remords et qu’il s’était adressé des reproches. Et surtout, qu’il ne s’était pas amusé à séduire ensuite Solange, comme je l’avais stupidement imaginé.

En somme, je l’avais assassiné inutilement.

D’autant que, malgré sa récente disparition, je souffrais toujours de brûlures d’estomac. Au point que le Docteur Tournier finit par s’en inquiéter. Il me prescrivit quelques examens, qui ne firent apparaître aucun problème de santé.

-C’est bizarre, répétait-il en relisant le résultat de mes analyses. Tu n’as pourtant pas d’ulcère d’estomac. Non, je ne comprends pas ! Ou plutôt, il ne reste que deux explications. Aussi invraisemblables l’une que l’autre. Soit tu simules ces malaises. Soit quelqu’un t’empoisonne lentement.

Je savais bien que je ne simulais pas. Or, comme mon frère était mort, il me fallait bien admettre que c’était Solange qui essayait de me tuer. Peut-être pour hériter de la Chêneraye, ou de mes droits d’auteur ?

-Docteur, implorai-je. Ce que vous me dites est très grave. Il faudrait me faire hospitaliser pour que j’aie la preuve de ce que l’on m’inflige.

-Allons, sourit mon médecin avec sa bonhomie habituelle. Ne t’affole pas, il doit y avoir une autre explication.

N’empêche qu’il me prescrivit une hospitalisation dès le lendemain à la clinique des Tournesols. Et il affirma à Solange devant moi que j’allais devoir subir de nombreux examens, de sorte qu’il valait mieux qu’elle ne me rende aucune visite durant la première semaine.

-Mais enfin, c’est mon mari, protesta-t-elle.

-Justement, vous devez le laisser se soigner, répliqua le Docteur Tournier, sur un ton que je ne lui connaissais pas.

Le verdict tomba sur moi à l’issue des examens que l’on me fit subir pendant trois jours.

Je souffrais d’une dégénérescence du foie, connue sous le nom de pseudo-sclérose d’Hartemann.

-C’est une affection très rare, précisa le responsable du laboratoire. Et qui était mortelle jusqu’en 1998. Désormais, on peut la guérir, à condition de prélever une partie du foie d’une personne saine et de réaliser sur vous une greffe. Il faut seulement que le donneur appartienne à votre famille pour qu’il possède les mêmes caractéristiques génétiques que vous.

Désespéré, je haussai les épaules. Mes parents étaient morts depuis plusieurs années. Quant à mon frère…

-C’est affreux, murmura Solange, sur un ton anéanti. Si seulement ton frère était encore vivant, il aurait été heureux de se prêter à cette expérience. Cela l’aurait même aidé à effacer les remords qu’il nourrissait envers toi depuis ton accident.

Certes, elle avait raison. Mais il était trop tard.

Désormais, me voici condamné, à brève échéance.

Et cette fois, je dois bien avouer qu’il ne me reste que « les yeux pour pleurer »…

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